Un Vigneron dans l’alambic de l’histoire

Par Gilbert Laval et Alain Boullenger

In Vino Veritas. Le Gaillac a deux mille ans, mais c’est le travail des vignerons dans de ce dernier demi-siècle qui dit le mieux les évolutions du monde et de ses consommations. Passé quarante-trois vendanges, Alain Boullenger, enfant de 68, du travail en usine puis des vignes, sort de cet alambic de l’histoire. Il raconte.

 

 CE MONDE QUI N’EST PLUS TOUT À FAIT LE MÊME…

(A FAIRE LIRE) Des engins toujours plus sophistiqués, comme la machine à vendanger, des structures professionnelles chaque fois plus pointues comme les Exploitations agricoles à responsabilités limitées, soit des évolutions techniques ou humaines qui entraînent des transformations sociales en profondeur dans le travail des vignes. La question reste de savoir si ces transformations sont une amélioration ou une détérioration de ce monde…

À votre avis, Alain Boullenger, où ces évolutions de la viticulture vous mènent-elles ?

La viticulture évolue, certes, et pas spécialement dans le mauvais sens. Il lui arrive d’aller dans le sens de plus de solidarité… Ainsi le développement des GAEC, Groupements agricoles d’exploitation en commun. Veiller à la protection sanitaire de la vigne, suivre la vinification, recevoir la clients : tout ça nécessite une présence de tous les jours qui est épuisante quand elle n’est pas partagée.

Et les Gaec permettent ce partage…

Oui mais il y a aussi d’autres formes sociétaires, les Sociétés civiles d’exploitation agricole, les Exploitations agricoles à responsabilités limitées etc. Plus les sociétés de fait, des gens qui travaillent naturellement ensemble

Et la-dessus arrive la machine à vendanger…

La machine à vendanger arrive comme une divine surprise sociale sur les exploitations viticoles. Nous sommes alors une nouvelles fois en pleine crise. C’est au tout début des années 1980. “Ça eût payé, ça ne paie plus”…

… comme dIsaIt Fernand Raynaud…

… Le vin de consommation courante ne se vend plus, la production de qualité supérieure se commercialise mal. Et les vendanges coûtent très, très cher, presque la moitié du prix du vin, un bon tiers en tout cas. Les vignerons ont vu dans cette machine comme la promesse d’un bol d’air financier, la possibilité d’améliorer enfin leur compte d’exploitation.

C’était une simple question de coût ?

Non, pas seulement ! Chacun pouvait deviner que cet engin roulait dans le sens de l’évolution du monde du travail. Où il s’agit, dès que possible, de mécaniser les tâches les plus lourdes, les plus ingrates et d’en accélérer l’accomplissement.
C’est le sens de l’évolution sociale…

De l’évolution du monde-tout court. De même qu’il y a toujours plus de robots dans les usines, il y a plus de machines dans le monde agricole.


Le travail de la vendange a toujours été dur, s’étalant par exemple chez moi sur trois semaines. Et contrairement à l’image enchantée des joyeux coupeurs de raisin chantant dans les vignes sous des chapeaux de paille, la relation de travail, le rapport social avec les vendangeurs était devenu très difficile.

Est-ce que les vendanges n’ont pas toujours été une période difficile ?

Si, bien sûr. Parce que c’est une période où le vigneron joue le résultat de tout son année de travail, peut tout gagner ou tout perdre sous le coup d’une intempérie, d’un champignon ou du mauvais caractère d’un vendangeur.

Donc c’est dans les vignes comme à l’usine ?

Pour ainsi dire… Une année, j’avais embauché une bande de copains à moi,. Eh bien, quoique copains, de vrais copains mais peut-être un peu trop militants, ils m’ont planté en pleine vendange. Ils s’étaient d’abord mis en grève pour que je leur paie le fait d’avoir eu à rentrer à pied d’une vigne un jour où je n’avais pas de véhicule disponible.

Et vous avez refusé ce défrayement

J’ai refusé, je ne pouvais pas déroger à la convention collective. Ils ont déposé les sécateurs et quitté les lieux sur le champ. Heureux coup du sort, une équipe de vendangeurs espagnols qui avait terminé chez un voisin a pu tout de suite se transporter chez moi… Inutile de dire que la machine à vendanger m’est apparue comme la plus pratique des solutions.

2) Cet exemple ne plaide pas dans le sens d’un développement de l’esprit collectif que vous avez évoqué à l’occasion…

En fait, si ! La machine à vendanger transforme, certes, l’organisation du travail. Mais surtout, elle restructure les modes d’exploitation. Les vendanges ne ressembleront plus jamais à ce qu’elles ont été.
Il y avait des machines depuis quelque temps, mais peu satisfaisantes. A partir de 1980, sont mis au point des engins beaucoup plus respectueux du raisin. Lesquels engins restent toutefois inabordables pour une exploitation comme la mienne. Mais ils deviennent abordables à condition d’être la propriété commune de plusieurs exploitants, à condition de se regrouper.

Et comment lesdits exploitants se sont-ils décidés à partager leur outil de travail et donc l’organisation de ce travail, les vendanges ?

Je suis d’abord allé voir le président d’une CUMA, une coopérative d’utilisation de matériel agricole, spécialisée dans le petit matériel comme l’épandeur de fumier ou la machine à planter des piquets de vignes. Si cette CUMA décidait d’acheter une vendangeuse, lui ai-je dit, je serai tout de suite partant.

Lui même était peut-être intéressé…

Lui-même était intéressé, et on organise ensemble les réunions entre voisins pour sonder les reins et les cœurs. Où il est établi après ces tours de table que ce sont 45 hectares qui, selon les normes techniques, pourraient être vendangés de façon mécanique…

Tout le monde aux normes ! C’est à une uniformisation de la viticulture que vous assistez…

C’est plutôt à une mise en commun du travail de chacun que l’on assiste.
Au départ, le seuil de rentabilité ne pouvait pas être atteint avec une grosse machine telles les premières apparues sur le marché. Les constructeurs ont fini par mettre au point un engin de taille plus modeste. C’était alors jouable pour nous et, du coup, on s’est lancé. Le succès est vite arrivé.

En combien de temps ?

Quatre ans après le premier essai, nous avions deux machines au travail dans les vignes et nous avons doublé les surfaces vendangées avec cette mécanique Et ces machines étaient qui-plus-est adaptées aux récoltes déposées en cave particulières comme en cave coopérative.

Ce n’est donc pas tout le monde dans le même moule

Non et d’abord parce que nous avons choisi au contraire une machine qui prend en compte tous les modes d’exploitation et tous les types de vignes  C’est le collectif bien compris… Dès lors, ce sont quelques 90 hectares qui sont ainsi vendangés.

3) L’expérience collective s’arrête à ce principe de la CUMA ?

La machine, propriété de cette CUMA, transforme surtout les rythmes de travail. Ce ne sont plus de tout les mêmes. Il faut en effet rentrer les raisins beaucoup plus rapidement à la coopérative. Donc il faut que les exploitants se relayent sur la machine pour l’utiliser de la manière la plus rationnelle afin qu’il n’y ait pas de “trous” dans son emploi. Et pour sauter d’une parcelle arrivée à maturité à une autre parcelle à maturité,

Même si elle n’est pas propriété du même exploitant ?

Oui oui. Même si c’est la parcelle d’un autre exploitant… D’où, donc, la nécessité de s’entendre au plus près pour assurer au mieux les rotations. C’est un miracle social, inattendu, le miracle de la modernité : C’est la logistique qui entraîne à la coopération, au développement du collectif.

Cette coopération renforce les lIens entre exploitants

Oui. En fait, au lieu de gérer les relations avec une équipe de vendangeurs - ce que nous appelons une “colle” -  il fallait gérer l’entraide entre voisins vignerons. Et cela a beaucoup renforcé les liens entre nous, entre voisins. Outre la proximité géographique, s’est ajouté un intérêt économique à partager. Et ce mode de coopération produit très vite des relations beaucoup plus riches entre individus…

Cette machine aurait donc renversé l’idée répandue dans le milieu agricole selon laquelle chacun fait mieux et plus librement tout seul…

En fait, il a toujours existé un véritable fond commun de solidarité à la campagne. Solidarité matérielle, d’abord, par le prêt d’un outil ou l’emprunt d’un chemin. Nous avons simplement réveillé le fond de solidarité qui existait. Juste comme si nous avions travaillé à rendre plus heureusement vivable la vie en milieu rural.

Et cela sans aller au détriment de la qualité ?

Sans altérer jamais la qualité ! Contrairement aux idées reçus et par le choix d’une machine respectueuse du raisin, nous y gagnons en qualité parce que l’usage très flexible d’une machine très rapide permet une vendange du raisin au moment le meilleur, c’est-à-dire à pleine maturité, ni déjà pourri ni encore trop vert.

C’est la machine sans inconvénient ?

Non il y a un inconvénient : cet engin ne peut pas trier les raisins au moment de la coupe comme on pouvait le faire théoriquement quand ladite coupe se faisait à la main. Mais, oh grand mais! cela a poussé les vignerons à tailler la vigne de façon à éviter la formation de gros paquets de raisins et de favoriser des grappes mieux aérées.

La machine aide à améliorer les choses ?…

C’est peut-être un paradoxe. Mais c’est la machine qui amène à un meilleur travail manuel !

4) Et comment donc interpréteriez-vous les dernières évolutions de la viticulture ?

Evolution de la viticulture ou du monde agricole en général… Le partage du travail des hommes au sein d’un GAEC ou le partage entre exploitations avec une machine au sein d’une CUMA, sont comme deux éléments essentiels de la transformation du travail, de l’amélioration des conditions de ce travail.

Ne me dites pas que soudain tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes

Il y a cependant un écueil principal à éviter, et c’est toujours le même écueil : celui de la recherche du profit à tout prix. Ainsi, il existe des entreprises qui se déplacent pour vendanger à la machine des exploitations particulières. Mais ces entreprises œuvrent sur le plus d’hectares et dans le moins de temps possible. Elles ne tiennent pas toujours compte des optimum de maturité.

C’est la face sombre, le côté obscur de cette mécanisation…

La rationalisation du travail est rarement la meilleure solution si elle n’est pas le fruit d’un esprit de solidarité. L’organisation du travail ne peut se résumer à une standardisation des procédés dans le seul but de la rentabilisation.

Un travail sans âme…

L’industrialisation sans âme menace toujours l’exploitation agricole. Mais je suis convaincu que le monde rural, les paysans ont la ressource culturelle pour y résister.

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