Un Vigneron dans l’alambic de l’histoire
Par Gilbert Laval et Alain Boullenger
In Vino Veritas. Le Gaillac a deux mille ans, mais c’est le travail des vignerons dans de ce dernier demi-siècle qui dit le mieux les évolutions du monde et de ses consommations. Passé quarante-trois vendanges, Alain Boullenger, enfant de 68, du travail en usine puis des vignes, sort de cet alambic de l’histoire. Il raconte.
GAILLAC ET LA MÉCANIQUE DE L’INTER-PROFESSION
(A FAIRE LIRE) Produire du vin n’est pas tout. Mieux vaut, pour en vivre, qu’il soit intégré dans une marque, que cette marque soit protégée par des règles et soutenue par des campagnes de promotion. Mieux vaut enfin que ses prix soient défendus. Ce qu’un viticulteur seul ne pourra jamais faire, une profession rangée derrière des institutions propres, syndicats et comités professionnels, peut y parvenir. L’inter-profession des vins de Gaillac relève de ces grands Mécano
1) Vous, Alain Boullenger, vous êtes vites retrouvé embarqué dans le système de l’Inter-profession…
Je suis en effet entré en tant que “jeune” au Syndicat de l’appellation en 1979. Faut dire que je ne savais pas très bien où je mettais le nez. Ce nez, je me le suis retrouvé collé à la réalité, à tous les intérêts divergents ou croisés qui y existent dans la profession. Ce n’est qu’une fois à l’intérieur de ce syndicat que j’ai fini, par exemple, par comprendre le rôle et l’utilité du Comité interprofessionnel des vins de Gaillac, le CIVG qui est pourtant un rouage majeur de cette mécanique.
Pouvez-vous nous éclairer un peu, défaire ce Mécano et là, sur le tapis, nous en exposer toutes les pièces ?
C’est simple : le Syndicat de l’appellation est constitué des professionnels qui produisent le raisin à la base de l’appellation Gaillac. Lesquels professionnels, au sein de ce syndicat, et comme dans tout syndicat professionnel, s’organisent pour la défense de cette appellation, la défense de leur produit.
La défense de leur outil de travail ?
En fait, ls sont propriétaires de cet outil de travail, ils ont en main la marque collective “Gaillac”. Ce sont eux qui établissent les règles qu’ils s’emploient à respecter, règles validées et reconnues par l’Etat, règles rassemblées dans une “charte de production”.
Elle dit quoi cette charte ?
Elle va déterminer le choix des cépages, la densité des plantations, le degré d’alcool minimum requis ou le nombre de bourgeons laissés à l’hectare… Le syndicat va aussi choisir l’organisme certificateur, indépendant mais avalisé par le ministère de l’Agriculture, qui va contrôler le fonctionnement de ce même syndicat. Le contrôle des contrôleurs, en quelque sorte…
Et le Comité interprofessionnel des vins de Gaillac, alors…
J’y viens…Lors de la première fête du vin à Gaillac, j’apprends que tout est organisé par la CIVG et je ne comprends surtout pas pourquoi. Je m’attendais à ce que le syndicat d’appellation auquel j’appartiens soit plutôt chargé de l’affaire.
Premières surprise…
Et pas la seule… Quand je me rends dans les locaux du syndicat, je découvre des prix minimum qui sont le résultat de négociations auxquelles le syndicaliste que je suis n’a pas participé ! Cela dit, Je ne me pose pas plus des questions que ça, j’ai assez de choses à penser avec mon travail.
Ce n’est que plus tard que j’apprends que le Conseil d’administration de mon syndicat élit 50%
des administrateurs de ce CIVG.
Quels sont les autres 50% qui constituent ce comité et à quoi sert-il ?
Il y a, on vient de le dire, dans un premier collège, les représentants du syndicat, c’est-à-dire des représentants des producteurs. Et puis il y a le second collège, celui des “metteurs en marché”. Soit ceux qui, très concrètement, mettent cette production sur le marché : la coopérative, les négociants en vin et les “bouteillards”, terme qui désigne les indépendants qui commercialisent eux-mêmes leur propre production.
Et chacun ne tire pas la couverture à soi ?
Le jeu, l’astuce consiste à ne pas laisser un collège dominer l’autre. Les décisions du CIVG ne peuvent être prises qu’à l’unanimité de ces deux collèges.
L’entente entre producteurs et metteurs en marché s’impose. Compromis obligatoire !
Cette association à parité est essentielle à la mise au point de la mécanique fine du pilotage de l’appellation. Pilotage qui consiste en la promotion des vins et la régulation de la production, deux choses devenues primordiales sur un marché lui-même très tendu.
2) Dans cette “mécanique fine du pilotage”, l’inter-profession est avant tout censée amener sa connaissance du marché…
Oui, et elle a une connaissance fine de ce marché puisque chaque producteur a l’obligation de lui faire mensuellement sa déclaration de mise en marché, de lui déclarer chaque mois ses ventes. Ce n’est bien sûr pas le seul rôle de l’inter-profession que d’enregistrer ces déclarations. Celle-ci a surtout deux autres pouvoirs dont ne dispose pas le syndicat : le premier de ces pouvoirs est de rendre obligatoire une cotisation spécifique - l’argent comme chacun sait étant le nerf de la guerre, de la guerre commerciale en l’occurence.
Le second est celui de prendre des mesures de régulation, telle la maîtrise des volumes, les obligations de stockage ou l’échelonnement des mises sur le marché.
Ce sont deux pouvoirs pour quels effets ?
Quand l’appellation ne produisait encore que 30.000 hectos de vins au total, il y avait matériellement la possibilité de produire plus. Et donc de gagner plus. C’est là que la promotion intervient. Parce qu’il n’est pas tout de produire, il faut aussi vendre. Ce qui a un coût… Et c’est au CIVG qu’il revient d’assurer le travail, soit instaurer de ce qu’il est joliment convenu d’appeler la “cotisation volontaire obligatoire” pour financer les opérations promotionnelles. Cette cotisation est calculée de façon incontestable sur la base des ventes enregistrées chaque mois et contrôlées par les Douanes.
Ça c’est pour financer la promotion. Quant aux mesures de régulation…
Un exemple : à partir de 1993, les possibilités de production excédaient largement l’évolution des ventes. Disposant des chiffres de vente inaccessibles au syndicat, le CIVG propose de ne pas produire plus que l’année précédente, avec toutefois un pourcentage d’évolution maîtrisé. La consigne est admise par la grande majorité et s’impose donc à tous.
L’Inter-profession n’est tout de même pas une invention, une création gaillacoise !
Non, bien sûr. Il y a une Inter-profession dans la plupart des vignobles en France. Nous dirons juste que certaines fonctionnent mieux que d’autres.
Par exemple …
Le CIVC, Comité interprofessionnel des vins de Champagne est l’exemple parfait d’un bon fonctionnement. Quand une période de mévente se profile, cette Inter-profession peut décider de ne récolter que la moitié des raisins, baissant d’autant les rendements pour coller au plus près du marché sans frais de vendanges tout en maintenant les cours. Sans donc avoir à vendre à perte.
Le contre exemple, c’est le CIVB, l’Inter-profession de Bordeaux qui a toujours choisi de ne pas intervenir, comme s’il fallait laisser jouer la sélection naturelle, comme si l’élimination des producteurs les plus faibles devait naturellement accélérer le dynamisme de l’appellation. Ce qui ne s’est surtout jamais avéré, au contraire.
Quels résultats le CIVG peut-il avancer aujourd’hui ?
L’appellation Gaillac est passée de 30.000 hecto dans les années 70 à 160.000 hecto en 2005. Concomitamment, l’inter-profession s’est élargie aux vignobles importants du Sud-Ouest toulousain comme Fronton, Madiran, Jurançon, Marcillac, Côteaux du Quercy et même Cahors qui a beaucoup tardé à nous rejoindre. Le CIVG est devenue I’IVSO, l’Inter-profession des vins du Sud Ouest.
3) Ce sont donc ces institutions qui ont modifié le monde du vin à Gaillac.
On peut dire ça comme ça. Sauf qu’il y a des hommes à la base de toute institution Et, avec ces hommes, une volonté collective d’avancer, de ne pas en rester aux vieux modèles.
Au départ, au sein de l’Inter-profession, le collège des “metteurs en marché” était dominé par le négoce. L’idée est ensuite venue d’y associer les coopératives et les bouteillards. Ce qui correspond de beaucoup plus près à la réalité de ce marché du Gaillac
Vous collez au terrain…
Comprenez qu’avant cette évolution, au début des année 190, les plus gros metteurs en marché qu’étaient les coopératives de Labastide, de Rabastens et de Técou n’étaient même pas représentés au sein de l’Inter-profession et n’étaient donc pas là pour prendre les décisions alors qu’ils étaient les premiers concernés
Ceux qui, au contraire, prenaient les décisions, c’était le négoce pur qui pratIquait la vente de vin de premier prix. Cela ne donnait pas à notre production l’image que nous souhaitions lui donner, ne nous tirait pas vers le haut. Il fallait donc forcer le destin. Les vignerons de Gaillac pouvaient le faire, l’Inter-profession en a été le levier.
C’est une morale de l’Histoire ?
Gaillac, je vous l’ai déjà dit, est une marque collective, Une marque collective, c’est un outil qui permet de valoriser le produit, de fournir un produit de qualité au consommateur et un prix rémunérateur au producteur. La relative bonne marche de ce vignoble est un autre effet de la vieille vérité selon laquelle les solutions collectives sont les plus efficaces.