Un Vigneron dans l’alambic de l’histoire

Par Gilbert Laval et Alain Boullenger

In Vino Veritas. Le Gaillac a deux mille ans, mais c’est le travail des vignerons dans de ce dernier demi-siècle qui dit le mieux les évolutions du monde et de ses consommations. Passé quarante-trois vendanges, Alain Boullenger, enfant de 68, du travail en usine puis des vignes, sort de cet alambic de l’histoire. Il raconte.

LES STRATÉGIES INDIVIDUELLES

(A FAIRE LIRE) A Gaillac comme ailleurs, il y a les mécaniques du marché, les bras de fer avec le négoce et les crises dans un monde du vin qui n’est pas fait que de bonnes manières. Il y a heureusement aussi les stratégies mises en place pour y contrecarrer. Stratégies collectives quelquefois, mais stratégies particulières le plus souvent. C’est en tout cas une ouverture en grand de la boîte à idées qui s’impose. Illustration dans les vignes du Castel de Brames.

Alain Boullenger, le secrétaire du syndicat de l’appellation des vins de Gaillac que vous avez été n’a tout de même pas vécu que des crises. Autour de l’an 2000, c’est plutôt une certaine prospérité qui se dégageait, non ?

 Le fait est qu’autour de l’an 2000, le Gaillac s’écoule sur le marché au prix pour le moins attractif de six francs cinquante le litre, soit à peu près un euro.

L’équilibre est donc atteint…

Ce prix quoique concurrentiel reste rémunérateur pour les producteurs. Et rien n’interdit au produit Gaillac de prospérer encore. Même si sa notoriété reste très régionale, celle-ci va en effet croissante.
La légère euphorie qui se respire à ces moments dans les vignes va néanmoins s’évanouir en 2005. Et c’est de Bordeaux que le vilain coup va venir.

Quel vilain coup Bordeaux a-t-il donc fomenté ?..

Tout ce qui porte une étiquette Bordeaux se vendant au mieux autour de l'an 2000, la production des dits vins, en entrée de gamme notamment, atteint des sommets en volume, notamment à l’export. Et ce paradoxalement en même temps qu’une baisse de la qualité due à un moindre respect des règles par simple souci de produire vite et plus.

Et alors ?

Le négoce bordelais s’est alors trouvé durement concurrencé sur ses marchés extérieurs notamment par les Australiens et les Californiens, plus rigoureux en matière de qualité. Et perdant des volumes à l'export, il s’est alors retourné vers le marché intérieur  où il n’a pas été extraordinaire de trouver des bouteilles de Bordeaux au prix invraisemblable de 1,27€ dans les rayons des grandes surfaces à partir de 2005.

Et c’est buvable à 1,27 €?

En fait, ce sont des vins de très moindre qualité mais qui jouent sur la magie de l’étiquette Bordeaux. C’est l’image de ce vignoble qui est d’abord galvaudée. Mais ce sont les vignobles de beaucoup plus faible notoriété qui vont le plus en souffrir en suivant, le consommateur jugeant que “si même le Bordeaux n’est pas fameux, les vins de rang inférieur ne doivent eux-mêmes pas valoir grand-chose”. C’est la notion même d’appellation d’origine qui est mis à mal.

Quelles solutions sont-elles mises en place pour faire front ?

• Il y a avait eu dans les années 80-90 dans le Sud-Ouest, l’astuce commerciale dite des “Cartes Noires” qui proposait des vins de qualité à des prix plus qu’abordables. A deux ou trois Euros les 75 cl, les producteurs en vivaient. Mais Bordeaux a mis cette affaire à mal, proposant sa production «prestigieuse» étiquetée à  moindre prix.

Cela veut-il dire que les Cartes Noires ont disparu ?

Non, elles ont encore duré un certain temps. Elles ne permettaient seulement plus aux producteurs de s’en sortir, n'offrant plus une rémunération suffisante. Il faut trouver d’autres solutions. Dans la tempête qui se déchaîne sur ce monde de la vigne à partir de 2005, toute tentative de réagir de façon ordonnée est mise à mal  : malgré tout, au travers des réunions du syndicat, des AG de la cave coopérative, dans les discussions entre producteurs, un consensus se dégagera petit à petit.

Un consensus sur quel point ?

Où il apparaît que l’on doive abandonner les premiers prix en appellation - les vins que nous réservions pour l’étiquette Carte Noire seront désormais classés en vins de pays. C’est par le haut que la solution sera trouvée. Tout simplement, par un travail sur la qualité, par l’amélioration du produit Gaillac ! Mais ce n’est pas encore acquis…

Les vieilles habitudes ont la vie dure…

En effet ! la tentation du “chacun pour soi” est toujours présente. Beaucoup cherchent des solutions individuelles. Tout est bon pour tenter de se distinguer du commun, quitte à dénigrer le voisin.

Cette tendance, ce travers n’est pas nouveau…

… Il est juste de retour à ce moment là. Certains vignerons font leur fond de commerce de la critique des déboires de l’appellation Gaillac. D’autres travaillent à des produits nouveaux ou très anciens mais différents, rosé doux, vin romain, vinification en amphore. La tendance au bio s’amplifie, le bio devient une des premières façons de se singulariser, de se distinguer de la production commune, de se distinguer tout court !

Autrement dit, le bio joue contre la pratique collective…

Oui, le bio c’est aussi une façon de coller à la demande sociétale, mais avec le risque de voir la marque Gaillac s’effacer derrière la “marque bio”
ll y a pourtant des producteurs qui ont réussi l’amalgame et qui ont inscrit cette démarche bio comme un apport à la notoriété collective.

2005, tout se dégrade, dites-vous. Mais c’est dans les crises que naissent de nouvelles solutions…

2005 a en effet conduit chacun à plus d’exigence. La première de ces exigences a porté sur une nécessaire nouvelle baisse des rendements. Mais ce n’est jamais gagné. Les niveaux n’ont jamais cessé de fluctuer depuis : C’est à chaque fois un débat long, fait d’aller-retours houleux.

Vous achoppiez sur quoi ?

Dans les années 80 et 90, un accord avait été trouvé pour s’en tenir à une production de 66 hectos à l’hectare. En 2005, on baisse encore à 55 hectos. Mais la cave est la première à demander de vite revenir à 60 hectos pour mieux rémunérer ses coopérateurs.

Où en êtes-vous aujourd’hui ?

Aujourd’hui le consensus s'établit à 55 hectos à l'hectare.

Et vous sur votre exploitation, quelles forces aves-vous mobilisé pour tenter de passer sans trop d’encombres tous ces hauts et ces bas ?

Quelles forces? Celles de l'imagination d'abord. Dans les années 90, la coopérative nous avait proposé de vinifier une partie de notre production dans des cuves particulières afin de la commercialiser sous notre nom. En contre-partie nous pouvions récupérer une petite partie de cette production et la vendre directement, ce qui nous permettait de dégager une marge supplémentaire. La reconnaissance par nos pairs et par le marché du travail fourni dans les vignes venait en sus.

Je crois savoir que cela a très bien fonctionné jusqu’en 2002.

Oui, Le Castel de Brames a bénéficié d’une certaine aura à l’intérieur de la coopérative.

Mais, mais,

mais en 2002, la récolte a été catastrophique tant en qualité qu’en quantité à cause d’une attaque de black-rot,

Le black-rot, autrement dit la pourriture noire

Oui. Et sur le coup, le Castel de Brames voit son image se dégrader au sein de la coopérative, Laquelle ne souhaite pas renouveler l'expérience des cuves particulières. D'autant que, pour assurer une parfaite fermentation dans les cuves en question, il fallait y apporter 30 tonnes d’un même cépage. Objectif vite hors d'atteinte. Ainsi en 2002, nous n'avons pu en fournir que la moitié.

Et comment se passe la suite ?

Par la suite, et à partir de 2005, la rémunération des raisins versée par la coopérative est restée stable. Ce qui n'a pas empêché le revenu du vigneron de baisser de 10 à 20%. En effet, le maintien de la qualité imposait une baisse des rendements à laquelle les producteurs ont consenti bon gré mal gré. Il faudra attendre 2018 pour que les prix repartent à la hausse.

Et cette situation vous a convenu…

Non, en 2007, après deux ans de préparation, nous décidons de vinifier par nous-mêmes 20% de notre production. Espérant en tirer une bien meilleure notoriété et une marge bien supérieure. Aujourd'hui à la coopérative Vinovalie, c’est 90€ l’hecto alors que nous, à Castel de Brames, nous valorisons notre production à 150€ minimum. C'est le résultat du fait d'avoir mis notre imagination au pouvoir.

C’est-à-dire, concrètement ?

Nous avons choisi une solution technique originale, qui nous a permis de limiter les investissements tout en optimisant la qualité des raisins.
Nous avions des remorques avec lesquelles les raisins étaient apportés à la cave. Nous les avons transformées en cuves de vinification horizontale. Ce qui d'abord élimine beaucoup de manipulations  : le raisin reste entier échappant à toutes sortes de transferts, pompes et tuyauteries diverses. Ensuite, pendant trois jours, les cuves sont saturées avec du gaz carbonique pour éliminer l'oxygène jusqu'à ce que la fermentation s'enclenche naturellement. Le raisin est alors foulé au pied matin et soir  jusqu'à la fin de la fermentation en question. Un fois celle-ci effectuée, il ne reste qu'à récupérer le produit fini...

Le vin produit n’y perd pas en qualité ?

Non, au contraire. Cette première phase permet une meilleure expression des arômes du raisin. Le foulage au pied qui arrive en suivant est aujourd'hui la meilleure méthode connue pour extraire les tanins et les couleurs.
Surtout, plutôt que de chercher à nous distinguer au sein de l'appellation, nous choisissons au contraire d'en être au centre pour y présenter un Gaillac authentique. Une plantation de Prunelart réalisée en 2007 est venue renforcer notre démarche.

Les ventes ont-elles décollé pour autant ?

Développer un réseau commercial est long et difficile. Il nous aura fallu treize ans d'efforts et, à la dernière saison avant le confinement de mars 2020, nous vendons 15.000 bouteilles et le Castel de Brames obtient trois médailles au Concours des vins de Gaillac.

3) Vous n’avez, vous, pas choisi de travailler le bio

En 1977, lorsque je me suis installé, j'ai fait du bio sans le savoir. Ma première décision a en effet été de supprimer les désherbants de l'époque. Lesquels cela dit sont aujourd'hui interdits tant ils sont toxiques. J'ai d'abord acheté une charrue puis ai recommencé à labourer les vignes. C'est la toute petite aide touchée en qualité de jeune agriculteur qui m'a permis d'acheter l'outil qui allait travailler entre les souches. On appelait ça une toupie. Sinon, pour protéger la vigne du mildiou et de l'oïdium, j'y allais au sulfate de cuivre quasiment toutes les semaines pendant trois mois.

Pourquoi alors ne pas avoir continué ?

C’est bien en effet, sauf que, les labours c'est de l'érosion. Sur les vignes en pente, la terre descend et, pour corriger ce travers, il me fallait la remonter avec un outil du genre de ceux qui sont utilisés pour les terrassements. Le sol ainsi fragilisé, perd sa structure et les passages répétés des divers engins y creusent de profondes ornières. Le passage d'une machine à vendanger finit d’accentuer le phénomène. j’ai vite compris que je devais cesser de labourer.

Quant aux produits phytosanitaires-sanitaires…

J’ai aussi remplacé en partie le sulfate de cuivre par des produits chimiques de synthèse qui, eux, ne ralentissent pas la croissance de la vigne. Et qui ont la qualité de n’être pas lessivables. Ils permettaient de limiter le nombre de passage. Economie de temps, économie de produits et mieux être du végétal...

N'étiez-vous pas un tantinet à contre-temps  ?

Si vous voulez... J'ai fait du bio sans le savoir quand il n'était pas commun de le revendiquer, j'ai arrêté ce même bio vingt ans avant qu'il ne devienne à la mode.
Des clients, des amis, des collègues séduits par le discours vert en vogue à l'entre-deux siècles m'auraient incité à user des pratiques que j'avais abandonnées pour toutes les raisons précitées. Non, non, non et non ! Il était hors de question de revenir à des pratiques aussi destructrices des sols et de l'environnement.

Vous n'êtes donc définitivement pas écolo  ?

C'est de la provoc, non ? Ecolo, je le suis plus que jamais et tous mes choix ont toujours été dictés par l'écologie

Ah oui, vous êtes un écolo qui abandonne l'écologie... Expliquez-vous

C'est simple, en France il y a confusion entre bio et écologie. Le bio est une promesse faite au consommateur de ne pas utiliser de produits chimiques de synthèse. L'écologie, en ce qui me concerne, c'est d'abord la préservation du sol, la biodiversité... De façon très pratique, c'est la limitation du nombre de passages des tracteurs et une diminution de moitié des phytosanitaires utilisés..

Je n'ai jamais cessé de tenter d'améliorer ces pratiques telles l'enherbement naturel ou la réduction des anti-fongiques.
Dites-moi en quoi un produit chimique de synthèse serait forcément plus néfaste que le sulfate de cuivre qui détruit la vie biologique du sol. Les produits de synthèse, pour la plupart des copies de molécules végétales, il y en a plein les médicament.

Et paradoxalement, des produits naturels comme le sulfate de cuivre ralentit la croissance de la vigne, détruit les arômes du raisin, intoxiquent les vers de terre et même les oiseaux qui mangent les vers de terre.

pour autant ?

Parmi toutes les stratégies possibles, le comportement écologique est un bout de la solution aux problèmes de la viticulture, celui qui a peut-être le plus d’avenir.

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