Un Vigneron dans l’alambic de l’histoire
Par Gilbert Laval et Alain Boullenger
In Vino Veritas. Le Gaillac a deux mille ans, mais c’est le travail des vignerons dans de ce dernier demi-siècle qui dit le mieux les évolutions du monde et de ses consommations. Passé quarante-trois vendanges, Alain Boullenger, enfant de 68, du travail en usine puis des vignes, sort de cet alambic de l’histoire. Il raconte.
LES BATAILLES ÉCONOMIQUES SE GAGNENT GROUPÉS
(A FAIRE LIRE) Le vin n’est pas simple affaire de philosophie, comme il a pu être dit à Gaillac. Il y a aussi, ou surtout, les prix, les ventes, le marché. Et le seul et meilleur moyen pour les vignerons d’intervenir sur ces prix, ces ventes et ce marché, c’est la production. Le tout constitue l’économie du vin. Les partenaires de jeu de cette économie, le monde du négoce et de la distribution, partagent rarement les sentiments et les objectifs des vignerons, des producteurs eux-mêmes. Il y a du bras de fer en perspective…
L’économie du vin de Gaillac, tout un programme… Mais d’abord, Alain Boullenger dites-nous quelles en sont les dimensions, de quelle production parle-t-on ? Et cette production n’évolue-t-elle pas en même temps que le marché ? Bien évidemment, qu’elle évolue selon le marché. Les années 90 ont été celles où la production de Gaillac en vin d’appellation a le plus augmenté. Cette production a pour ainsi dire explosé. Moi qui étais secrétaire du Syndicat des Appellations d’Origine suis nommé à partir de là trésorier du Comité interprofessionnel des vins de Gaillac, le CIVG.
En quoi consistait la ou les tâches de ce trésorier ?
Ma tâche consiste alors, entre autres, à rassembler les chiffres disponibles pour établir de quels stocks nous disposions, quelle production était la notre et quelle vente nous réalisions. Les plantations nouvelles s’effectuant de plus en plus souvent avec nos cépages autochtones, la production de vins d’appellation augmentaient d’autant. Quand on sait qu’il faut quatre ou cinq ans pour qu’une jeune vigne produise, la surproduction menaçait à termes.
C’est la perspective d’un raz de marée du vin d’appellation, non ?
Dans les saisons 1985-1986, l’appellation Vins de Gaillac commence en effet à bien se vendre. Ce qui incite naturellement les viticulteurs à planter. Les ventes ne sont toutefois pas à la hauteur des récoltes et les stocks commencent à gonfler à partir de 1990. A ce moment-là, le vin d’appellation représente déjà 25 % du vignoble de Gaillac…
Et le reste ?
le reste part en vin de pays ou vin de table
Les horizons sont donc dégagés…
Ce n’est qu’apparent. Tout allant pour le mieux, on aurait fini par oublier les aléas du temps. Or, un épisode de gel vient ruiner nos espoirs en 1991. 100% du vignoble a gelé. Les contre-bourgeons agissant, c’est quand même 30% de la récolte habituelle qui a pu être rentrée cette saison-là.
Il y a le temps qu’il fait et les lois du commerce…
Eh oui ! Ne pouvant plus fournir notre clientèle, nous aurions pu perdre tous les marchés conquis par l’appellation. Si stocks nous avions bien, ils ne constituaient en tout cas pas un an d’avance... Il nous fallait choisir, et nous avons choisi : le marché du vin d’appellation allait siphonner le marché des vins de pays.
Comment vous y être-vous pris ?
Nous avons alors déclaré en appellation tout ce qu’il était possible de déclarer comme tel dans le cadre du cahier des charges, sans risquer de dépasser les 50 hectos à l’hectare puisque les rendements avaient été très faibles, La part des vins qui étaient classée vin de pays devient ainsi vin d’appellation. Nous faisons donc le choix de perdre les marchés en vin de pays. Lesquels seront très longs, très difficiles, à reconquérir.
2) Cela n’a-t-il pas déséquilibré le marche ?
Dans les années qui ont suivi, le marché n’était en effet pas prêt à absorber toute cette appellation désormais disponible à la vente. La suite est aussi vieille que le monde commercial de l’offre et de la demande : les prix sont partis à la baisse.
Comment résiste-t-on à une baisse des prix ?
Les discussions ont toujours existé entre le syndicat d’appellation, les syndicat des vignerons, et le négoce pour établir lesdits prix. Sauf que les affaires n’ont jamais été des affaires de cœur et que le négoce n’a jamais été porté à la générosité. Et encore moins quand les mots de «prix minimum garanti» ont été lâchés par les producteurs.
C’est quoi, ça, les prix minimum garantis ?
C’est juste un mot. Cela aurait dû être un prix en dessous duquel le négoce n’aurait pas pu payé le vin aux producteurs. En fait, il n’en sera rien, ces producteurs n’auront que ce que le négoce veut bien leur céder. La cave coopérative a l’argument du nombre pour résister aux négociants et leurs marchandages. Les producteurs indépendants n’ont que leurs cuves pour pleurer.
Ne ripostent-ils pas ?
Le coup est dur. Mais les vignerons indépendants imaginent une parade : ils vont créer un “Bureau des Ventes”, association regroupant virtuellement le vrac de chacun pour tenter d’imposer au négoce un seul et même prix pour toute la production.
Hélas !..
Hélas… ce bureau des ventes fera partie des bonnes idées qui n’ont jamais fonctionné. Les acheteurs représentants du négoce n’ont aucun mal à convaincre quelques-uns de ces viticulteurs de leur céder tout ou part de leur production à moindre prix.
Mais qu’est-ce qui fait céder les vignerons ?
Ils ont des cuves pleines d’une récolte qui leur reste sur les bras et une récolte à venir sans plus de cuves où la mettre. Il faut vendre à tout prix pour dégager un peu de place, ils sont pris à la gorge. Signe manifeste de l’échec total de l’opération “Bureau des Ventes”, les premiers à céder face au négoce ont été son président et d’autres responsables de cette structure.
3) Vous me racontez-là la longue bataille entre le négoce et le collectif des vignerons…
Faire front aux “loups” du négoce pouvait de toute façon paraître perdu d’avance. Chaque fois que ce Bureau de Vente ou même la Cave coopérative traitaient avec les enseignes de la distribution, il s’est toujours trouvé un négociant plus filou que les autres pour s’approvisionner au rabais chez un producteur pris à la gorge et proposer cette production à un moindre prix à ces mêmes enseignes.
Et le négoce gagne à tous les coups ?
Pas vraiment à tous les coups. Un négociant de Cahors a fini par s’y perdre tout entier. Ce dernier était spécialiste dans l’utilisation des efforts commerciaux des autres pour vendre son propre produit. Surtout le cédant à un prix inférieur. Mais capter le travail des autres n’a jamais protégé d’une mauvaise affaire et de la faillite conséquente. Faute de marges, Il a payé plein pot la baisse des prix qu’il a lui-même provoquée.
Quelle a été la solution à ce problème ?
La seule solution à ce problème commercial élémentaire, à ce problème de marché, est une maîtrise de la production. Laquelle maîtrise demande avant tout une stricte mais surtout très collective discipline des vignerons. Il ne faut pas déclarer plus d’appellation que le marché ne peut en absorber.
C’est aussi simple que ça ?
Non, non ! Ça n’a pas toujours été simple. La vie économique est pleine de surprises désagréables… En 93, le secrétaire du Syndicat de l’appellation que je suis croise le directeur de la cave de Rabastens : “Tiens, viens voir, passe à la maison”. Et je lui montre les tableaux que je m’emploie à tenir à jour. Y figure la courbe de la production laquelle augmente plus vite que la courbe des ventes. Je lui explique qu’Il faut trouver une solution pour que l’appellation n’explose pas.
Oui, mais ça, ce sont des mots…
Et les débats acharnés ont succédé aux débats acharnés dans les rangs du syndicat et avec l’interprofession en présence des négociants. D’où est ressortie, en bout de course, l’établissement d’une règle : aucun vigneron n’aura le droit de déclarer plus d’appellation que l’année précédente, sauf toutefois un pourcentage très raisonné d’augmentation possible. C’est à cette seule condition-là que l’appellation est parvenue à “tenir le prix” : une discipline, encore une fois stricte et encore une fois une discipline de tous.
De tous ?
90% des vignerons ont adhéré à cette règle. Les récalcitrants ont été bien obligés de l’accepter.
Et dix ans plus tard, autour de l’An 2000…
Du coup, l’appellation continue de progresser. Jusqu’en 2000, tout roule mais avec beaucoup de travail en amont, beaucoup de crises, beaucoup d’engueulades sur les thèmes les plus divers . Du genre: - “Alors, on veut un prix minimum ou on n’en veut pas ?” ou bien “Qui veut conserver ce foutu panier percé de Bureau de vente ?” ou encore “N’y aurait-il pas une dérogation possible pour moi ?” L’appellation, comme tout groupe humain, a toujours menacé d’exploser. Pourtant, aujourd’hui, plus de 40 ans (???) plus tard et revenue de toutes les batailles, elle est en fait encore là.