Un Vigneron dans l’alambic de l’histoire
Par Gilbert Laval et Alain Boullenger
In Vino Veritas. Le Gaillac a deux mille ans, mais c’est le travail des vignerons dans de ce dernier demi-siècle qui dit le mieux les évolutions du monde et de ses consommations. Passé quarante-trois vendanges, Alain Boullenger, enfant de 68, du travail en usine puis des vignes, sort de cet alambic de l’histoire. Il raconte.
Chapitre 2
LA CULTURE DE L’ACTION COLLECTIVE S’APPLIQUE AUSSI À LA VITICULTURE
(A FAIRE LIRE) 2022, ça y est ou quasiment, Alain Boullenger s’apprête à quitter le métier après plus de quarante-deux ans passés dans l’a viticulture. C’est au moins une belle tranche de vie. Une tranche durant laquelle il aura au moins autant cultivé la vigne que l’idée selon laquelle le groupe sera toujours plus fort que l’individu…
Elle vous vient d’où, cette idée que le plus fort est le collectif ?
Je vais vous parler de solidarité, d’ambitions communes, d’entraide, de travail collectif, moi dont une des premières tentations a pourtant été de quitter la cave coopérative de Rabastens pour travailler en cave particulière. Et c’est à mon père d’abord que cette idée de travail en solo a fait mal quand je la lui ai exposée.
Qui était ce père ?
Ce père ? Après 40, il a été prisonnier militaire dans un stalag en Silésie, il a vite jugé là-bas qu’il valait mieux jouer groupé que chacun pour soi. Dix ans après la guerre, il fondait une coopérative de producteurs de pommes de terre en Picardie. Il était convaincu que l’efficacité économique et la solidarité chrétienne ne pouvaient faire que bon ménage.
Et vous avez donc changé votre façon de voir…
Depuis Mai 68, je savais déjà qu’on est plus fort ensemble. Mon père n’a donc eu aucun mal à me convaincre, citant l’Evangile à l’incroyant que je suis : «quand vous serez rassemblés, je serai au milieu de vous». Je comprenais alors que la formule était applicable au monde agricole.
2) Le collectif, c’est une “culture”, dites-vous. Soyez plus précis…
Oui, la culture du collectif, c’est toute une culture : entre la volonté œcuménique dudit père qui fait des ponts pour passer de la charité chrétienne à la solidarité et le slogan de Vinovalie selon lequel le groupe est toujours plus fort que l’ensemble des individus qui le composent, la logique est la même. Et c’est cette logique qui tracera ma route.
Ce slogan est une trouvaille !
Ce slogan n’est doute pas arrivé tout seul, comme par enchantement à l’esprit des communicants et dirigeants de Vinovalie. Le Gaillacois est un pays de rugby, dont le jeu est avant tout une affaire collective. C’est dans la culture du rugby que l’idée a été puisée. le rugby étant ici la culture de tous, c’est certainement ce qui explique que le slogan a été aussi facilement adopté :
3) Mais vous étiez bien avant cela engagé dans l’action collective…
Le “collectif”, on peut dire que je suis tombé dedans quand j’étais petit. La recherche du mouvement social, la construction de l’action groupée, la construction des solidarités magnétisent ma boussole.
68, vous avez eu vingt ans au bon moment…
Je suis né en 1947, et je suis donc rentré dans la vie d’adulte en 1968. Ça ne pouvait mieux tomber.
C’est la société toute entière qui remet alors en cause le métro-boulot-dodo, le sort des individus perdus seuls dans la masse. Ce sont les groupes les plus audacieux qui tentent d’inventer ou de défricher des voies nouvelles, des communautés et des luttes nouvelles, convaincus qu’il n’y a pas de solutions individuelles.
Le militantisme est alors une évidence pour moi. Je me rapprochai des groupes de personnes qui avaient l’ambition de bouleverser le monde, en tout cas de le rendre plus juste, à la portée de tous. Je n’ai pas été syndicaliste tout de suite, c’est l’action politique qui m’a d’abord absorbé, l’action syndicale est venue plus tard. Ce levier-là n’est pas le moins efficace…
4) Comment passe-t-on d’une jeunesse rurale au travail en usine avant de revenir à la terre ?
Je quitte mes études d’Agro en 70 pour pour voir du pays - en fait, pour sortir de mon milieu, milieu étouffant pour un jeune homme de mon âge, trop rural et catholique. C’est en allant m’employer dans les usines que je trouve ma liberté. Ces années-là, il y avait encore des emplois comme s’il en pleuvait, il suffisait de se présenter pour être embauché le jour même ou le lendemain matin.
Je me rapproche vite des militants maoïstes de la Gauche Prolétarienne. Ceux-là sont souvent “établis en usine” selon l’expression consacrée. Ils se font embauchés sur les chaînes de production pour être au plus près des travailleurs, pour précipiter chez eux une prise de conscience de leur exploitation, pour précipiter la révolution, autrement dit.
Mais…
Mais la Révolution telle que nous l’avions réfléchie ne se produit pas - la grande grève générale tarde à venir, aucun Grand Soir ne se dessine. Ce qui ne ruine cependant pas chez moi l’idée de la force collective. Je me dis juste que la société ne se transformera pas “par en haut”, selon les vues éclairées des militants aussi visionnaires fussent-ils… La société se transformera à petit pas, comme un un jeu de construction, du fait des initiatives très pratiques des anonymes, des “gens d’en bas”.
La conclusion est que…
La conclusion de tout ça est que mes amis et moi ne révolterons pas le “peuple”, les gens, les femmes, les jeunes,… nous avons seulement tout à apprendre de ce peuple, de ses rythmes, de ses comportements sociaux. Je me dis alors qu’il faut reprendre le boulot à la base… Et je reviens vers le terre, ma première culture et même ma formation universitaire.
5) N’était-ce pas une cause perdue pour qui voulait changer le monde ? Le monde rural, le monde paysan n’est-il pas le plus rétif à toute idée de collectivité ?
De Karl Marx à Lénine, la littérature de gauche décrit plutôt le monde paysan comme étant à l’opposé de toutes les solidarités. C’est pourtant quelques-unes de ses manifestations qui m’ont convaincu du contraire. Un exemple ? Il n’y avait pas de slogan, pas de revendication sur cette banderole repérée à l’avant d’un défilé dans le midi viticole. Juste : “Vignerons du Val d’Orbieu”. Simplement : “Vignerons du Val d’Orbieu”. C’était comme une affirmation d’identité. La revendication d’être reconnus pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils produisent. Je sens qu’ils sont ensemble. Je sens se dégager sous ce calicot la solidarité la plus farouche.
Et vous sautez le pas…
Après avoir imaginé devenir moutonnier sur le Larzac, je file dans les Corbières puis me retrouve à Gaillac en 1977. Originaire d’un pays de pommes de terre, mon père y avait donc acquis une exploitation avec vingt hectares de vigne sur la rive gauche du Tarn. Où j’apprends vite que c’est le collectif, selon moi, qui fait avancer le monde. Mais nous y reviendrons…