Un Vigneron dans l’alambic de l’histoire
Par Gilbert Laval et Alain Boullenger
In Vino Veritas. Le Gaillac a deux mille ans, mais c’est le travail des vignerons dans de ce dernier demi-siècle qui dit le mieux les évolutions du monde et de ses consommations. Passé quarante-trois vendanges, Alain Boullenger, enfant de 68, du travail en usine puis des vignes, sort de cet alambic de l’histoire. Il raconte.
Chapitre 1
Les trois vie d’un soixante-huitard devenu homme de la vigne
Alain Boullenger est un vigneron aujourd’hui retraité, mais qui n’a pas eu une seule vie. Né très au nord du département du Tarn, en Picardie, il a été étudiant contestataire des classes préparatoires de l’Institut d’Agronomie en 68 à Paris, puis cinq ans métallurgiste à Saint-Juéry, près d’Albi avant de venir tailler ses vignes de Castel de Brames, jusqu’à devenir élu du syndicat de l’appellation des vins de Gaillac. Il y a pourtant une logique dans ce parcours…
1) G.L : Mais d’abord, Alain Boullenger, quelle expérience aviez-vous de ce pays gaillacois avant de vous y installer ?
A.B. : Aucune, sinon celle d’y avoir organisé, un an auparavant, la venue de Jean Huillet suite à la mort d’un viticulteur et d’un CRS à Montredon dans l’Aude en 1976. Jean Huillet était le syndicaliste leader du Mouvement interprofessionnel viticole occitan, le Mivoc. Le maire de Bernac, une commune viticole des alentours, nous avait alors mis l’église de son village à disposition.
Et il y a eu du monde ?• J’ai été le premier surpris par le succès de cette initiative. Il n’y avait donc surtout pas à désespérer de ce monde paysan. Il y avait certes beaucoup à faire pour cultiver, pour voir croître et prospérer l’idée d’une issue collective possible aux problèmes de la vigne. (…) Mais pas plus que le travail de la terre, le travail militant ne m’a jamais fait peur.
Quelle autre expérience ?
C’était plus un lien qu’une expérience. Mes parents avaient migré de Picardie dans le Tarn en 1969. ils avaient le choix entre le Gers, l’Ariège et le Tarn, à Gaillac donc. La propriété disponible là était certainement la plus difficile à exploiter sur le plan agricole. Mais c’était la seule à compter des vignes et la vallée du Tarn paraissait tellement vivante ! Il y avait Toulouse toute proche, - Toulouse c’était comme le soleil- et puis la cité d’Albi, Albi c’était comme la lune.
Mais vous n’étiez déjà plus dans leurs bagages en 1969…
La question pour moi ne s’est en effet posée que sept ans plus tard, en 1976. J’avais eu le temps d’être étudiant-ingénieur agronome à Paris puis métallurgiste dans l’usine du Saut-Du-Tarn à Saint-Juéry. Mais nous y reviendrons…
Et vous n’y êtes pas resté ?
Rendu à l’évidence que la classe ouvrière -que j’avais donc rejointe- ne serait pas le seul moteur de la révolution sociale comme mes amis et moi l’avions cru, je retourne alors vers le monde agricole que j’avais connu dans mon enfance et pour lequel j’ai ensuite reçu une formation universitaire. J’envisageais alors de travailler les vignes de mon père. Non sans quelques appréhensions, vous vous en doutez.
Pourquoi cette appréhension ?
Oh ! c’est très simple: revenant à la terre et pas seulement sur les traces mais dans les pas de mon père, j’ai pu craindre de me retrouver “attaché à la glèbe”, replongé dans le vieux monde de la paysannerie d’autrefois, corseté dans une situation intra-familiale où je n’aurais plus eu aucune liberté.
Et qu’est ce qui vous a convaincu du contraire ?
Mais c’est un de mes amis, Bob, qui a trouvé les mots pour me convaincre. Lui aussi, immédiatement après 68, avait attendu la révolution prolétarienne. Il cultivait maintenant le miel dans l’Aude et voyait son beau-père et le fils de ce dernier, son beau-frère donc, travailler dans leurs vignes en Gaec. ll m’a dit: c’est bien un Gaec, c’est tout sauf un retour en arrière, il y a beaucoup de façons d’y travailler qui restent à inventer
Un déclic ?
“Ce n’est pas un retour en arrière” : ces mots-là ont été comme un déclic. Et je n’ai jamais regretté d’avoir suivi le conseil de Bob… J’ai tout de suite proposé à mon père de m’occuper de ses vignes de Brames-Aïgues, une exploitation très difficile -d’ailleurs, aucun des voisins n’avait manifesté, en 1969, un quelconque intérêt pour ces pieds de vignes quand mon père proposait de les acheter . C’était un sacré défi à relever. Et c’est comme ça que j’ai repris le flambeau viticole et paternel à partir de 77.
2) Passer du monde ouvrier au travail de la terre, ce n’est pas ça, une révolution ?
Il n’y a pas le gouffre que vous imaginez entre ces deux mondes… À l’usine du Saut-Du-Tarn, lorsque mes collègues ont appris que mon père état viticulteur, j’ai vu tout de suite qu’ils ne comprenaient pas pourquoi je ne travaillais pas avec lui sur l’exploitation. Pour eux, le travail de la vigne était quelque chose de noble. De plus noble en tout cas que de trimer sur des fours sous l’œil sans sympathie d’un contremaître
Et puis si ce saut du monde ouvrier au monde agricole est une révolution, c’est une révolution douce. Contrôleur-qualité à la fonderie du Saut-Du-Tarn, j’étais seul au contrôle des pièces, au contrôle des soudures. Dans les vignes, j’étais en équipe tout l’hiver pour la taille, qu’il pleuve ou qu’il gèle. Ce n’était peut-être pas beaucoup plus confortable, mais au moins étions-nous dehors, dans la nature et ça parlait occitan.
Vous n’allez pas me dire qu’il suffisait de parler occitan pour que disparaisse le rapport de patron à ouvriers…
Certainement pas. Mais ce rapport est moins âpre, moins rugueux quand ledit patron partage la même tâche, fait le même boulot que ses ouvriers, se casse le dos avec eux sur les mêmes pieds de vigne. La coupure de classe est tout de suite moins nette. A Saint-Juéry, je ne crois pas savoir que les fils d’ouvrier jouaient avec les fils de cadres. Sur les terres agricoles de Gaillac, les rapports étaient beaucoup plus fluides.
Mais attention ! Ce qui est vrai à Gaillac l’était beaucoup moins en Picardie. Ce sont deux pays différents, deux mondes n’ayant rien à voir l’un avec l’autre.
Expliquez-nous,
Dans le premier, à Gaillac donc, c’est l’exploitation familiale qui domine. En Picardie, la vie économique est faite en priorité du salariat agricole. Patrons et salariés sont deux mondes qui cohabitent très peu.
Cela dit, moi, fils d’un des gros employeurs de cette région, je traînais souvent avec les gamins de mon village natal. J’étais comme un exception. Mon père appréciait, mais il y avait toujours ma tante qui me disait “qu’est-ce que tu fais à jouer avec les enfants du pays, là ?”
Mais votre père, nous aviez-vous dit, avait la fibre chrétienne et sociale…
Oui, A tel point qu’arrivant à Gaillac, il a choisi de replanter des vignes, mais dans le seul but de conserver les cinq emplois de l’exploitation. Il n’œuvrait pas que pour ses seuls intérêts. Il avait bien compris que la vigne représentait beaucoup plus d’emplois que les céréales. Il faut savoir qu’encore aujourd’hui la vigne ne représente en France que 2% de la surface agricole utile, la SAU, mais représente 15% des emplois du secteur. Aujourd’hui le vin est encore le premier produit d’exportation agricole, le deuxième secteur d’exportation après le secteur de l’aviation. Ce qui poussait mon père était d’œuvrer d’abord dans l’intérêt général.
3) Et vous vous êtes laissé gagner par la vigne, l’esprit de la vigne. D’ailleurs, quel est cet esprit ?
Il est vrai que j’ai toujours eu un attrait particulier pour la viticulture. Mon premier stage dans la Charente, du coté de Cognac a été quelque chose de magique. Je me suis senti replongé dans les souvenirs de mes grand-mères dont j’étais le chou-chou et qui me flattaient en me donnant la tâche de servir le vin à table ! Enfin, plus que dans tous les domaines de l’agriculture, le rapport est fort dans la vigne entre le produit, le terroir et celui qui le travaille.
Toutefois, votre premier mouvement, même sortant de l’Institut d’agronomie de Paris en 1970, a pourtant été d’aller travailler en usine.
Mai 68 était passé par là. La Révolution, c’est la classe ouvrière qui devait la faire. En 1970, encore étudiant, je m’installe à Toulouse… où pour avant tout assurer ma subsistance, je trouve à travailler comme ouvrier dans une laiterie. Mais six mois plus tard, tous les étudiants de cette laiterie se font licencier. Devant la difficulté à retrouver du travail en tant qu’étudiant, je résilie mon sursis, j’accomplis mon service militaire et je me retrouve à Albi en 1972, en qualité de métallurgiste au Saut-Du-Tarn.
Pourquoi cet acharnement à rejoindre la classe ouvrière ?
Je voulais à tout prix travailler en usine… Je me souviens encore de ce cégétiste qui m’a remballé sur le site PTT d’Austerlitz à Paris où, toujours étudiant, je distribuais des tracts. «T’es étudiant, grognait-il. Tu as les mains blanches, tu ne connais rien”. Je me suis dit là que je ne voulais plus jamais entendre ça ! Comme s’il fallait en passer par là pour être révolutionnaire, pour transformer la société…
Transformer la société, mais dans quel sens, pourquoi ?
J’étais en prépa à Stanislas à Paris en Mai 68. J’ai manifesté tous les jours ou presque du 3 au 13 malgré les épreuves du concours d’entrée à l’Institut d’agronomie. Ça a été une période extraordinaire, où toutes les lignes entre les gens s’effaçaient, où un nouveau monde semblait réalisable avec des relations plus libres, plus authentiques.
Toutes les initiatives étaient possibles, même et surtout les plus incongrues…
Un soir, nous avons fait flotter le drapeau noir sur les toits de l’école préparatoire du collège Stanislas. A l’institut lui-même, rue Claude Bernard, un banderole indiquait «L’agro au service des paysans». Les débats se sont enflammés autour de l’idée même du concours. Nous exigions que tous les admissibles soient admis.
4) Vous êtes-vous installé à la campagne comme vous aviez rêvé de vous installer en usine ?
Oui, je pense que oui. L’idée, en usine, n’était pas d’y instiller la contestation, de pousser au renversement de l’ordre social. Je n’ai jamais eu cette idée. il s’agissait d’aller à l’usine pour y rester, pour y développer un monde nouveau. Je suis allé à a campagne dans le même état d’esprit. C’était comme une Longue Marche telle que les révolutionnaires de Mao l’avaient conçue en Chine. Il s’agissait d’aller à la campagne pour y rester, pour y développer un esprit nouveau, pour y organiser un monde nouveau.
Loin des banc de l’université, donc…
Je reste de toute façon persuadé que le travail manuel est quelque chose de capital. Je reste persuadé de la nécessité de développer d’abord ses racines pour construire quelques chose de durable. Moi j’ai eu besoin d’en passer par là, par ce souci de faire que le monde se libère, pour me libérer d’abord moi-même. Si je n’étais pas passé par toutes ces étapes, si je n’avais pas fait tout ce que j’a fait, Je serais, je me sentirais certainement comme un vieux (con !!!!).