Vins de GALHAC

voyage dans mon imaginaire gaillacois

Voyage Dans Mon Imaginaire Gallaicois

 

" La liberté, parcequ’elle est ce qui nous rend capable d’aimer, est ce qui peut donner à la vie de chacun la certitude de n’être pas pour rien."

 Henri Gouze

Introduction

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Brama-s-Aïgues

J’ai longtemps cru que Brames Aïgues voulait dire littéralement les eaux qui chantent, les eaux qui brament, en quelque sorte ! et je cherchais partout trace de ces eaux si vives qu’elles vous captiveraient l’esprit ; mais d’eaux vives, "pas res". Juste le ruisseau du bas qui coule uniquement l’hiver et quand il pleut, et le lac que nous avons construit à notre arrivée ici et dont nous utilisons l’eau, chaque année pour arroser cette terre désespérément sèche en été.

Point d’eau, certes, mais de la boue, oui ! l’hiver, au moment des semailles, ou lors de la récolte du maïs. La boue, oui, je connais, quand le tracteur s’enfonce irrémédiablement jusqu’au essieux et qu’il faut un bon treuil pour l’en sortir, ou encore quand les bottes sont aspirées par la terre comme par des sables mouvants et qu’on manque les y oublier à chaque pas ; mais d’eaux vives et chantantes ou pleurantes, rien, pas même l’ombre.

Les voisins faisaient bien des réflexions sur cette terre de Brames-Aïgues, pour eux particulièrement sèche, mais j’écartais leurs remarques, les mettant au compte de la confusion orthographique. Ce ne fut qu’en lisant un ouvrage d’étymologie que le sens original m’apparut dans toute son évidente clarté. Brames-Aïgues, c’est, à l’origine, en langue d’oc BRAMA AIGAS ; il faut prononcer, et c’est important, BRAMA AIGOS.

En effet, dans cette région de l’Albigeois, devant la difficulté de prononcer les voyelles successives, on ne les contracte pas comme on peut le faire à Barcelone, par exemple, car on y est bien trop respectueux et soucieux des mots pour cela. Non, au contraire on les sépare en rajoutant un "s" de liaison comme d’autres ajoutent un "l". Ainsi, à l’origine on prononçait : BRAMA’S AIGOS.

On comprendra mieux à présent le glissement qui s’est produit sur l’orthographe du nom : De Brama Aigas à Brama’-s-Aigos puis Bramas Aigos, Bramos Aigos et enfin en français Brames Aïgues.

Cela donnait à penser qu’il s’agissait d’eaux qui pleuraient ou qui chantaient alors que BRAMA est la troisième personne du présent du verbe BRAMAR en occitan, qui se traduit en français par appeler ou pleurer ou encore crier sur ou crier après. Ainsi, Brames Aïgues se traduit littéralement par "il pleure l’eau" ou "il appelle l’eau", car précisément il n’y en a pas, c’est une terre de sécheresse, ou bien, quand il y en a, il y en a trop et c’est de la boue.

Sur cette terre de Brames Aïgues, le désir d’eau claire et douce vivante, vous tenaille le ventre comme le premier désir de la vie qui vous taraude.

Le 22 Avril 91, en me promenant dans les vignes que la lune rousse venait d’anéantir, en contemplant ces bourgeons grillés par le gel et en pensant à la promesse envolée de la future récolte, à cause d’une nuit d’hiver au beau milieu du printemps, je songeais à ce nom de Brames-Aïgues ; cette eau vive que je désirais, c’était le vin, qui s’échappait comme une eau qui fuit entre les doigts, malgré les efforts pour la retenir.

Derrière le vin que nous espérions il y avait tant de choses, tant de plaisir, de communication, d’amitié, de joie de vivre, de richesse aussi, de tranquillité d’esprit, de vie, en un mot.

Aujourd’hui, il fallait tout reprendre à zéro. Des efforts de plus de dix ans semblaient anéantis : Avais-je le désir de recommencer, de repartir ?

"Si tu peux voir en un instant anéantir l’oeuvre de ta vie et aussitôt te remettre au travail, alors tu seras un homme !"

Une leçon de plus que nous donnait cette terre ingrate de BRAMES AIGUES, sur cette terre de GALHAC qui en avait déjà tant donné à des générations de vignerons, au fil des âges, mais qui leur avait permis d’en tirer la quintessence, synonyme de désirs assouvis et de promesses d’autres plaisirs, de partage et de convivialité, d’une vie pleine : le "GAILLAC".

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Chapitre I

 

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 Tarani

 Les nuits passées à l’écouter qui il souffle sans désemparer faisant craquer les maisons sous son empire, on l’imagine comme tous les vents du monde, mais quand on reçoit cette bouffée de chaleur dès qu’on met le nez dehors c’est à ce moment là que "l’autant" manifeste toute son originalité de vent qui rend fou.

Comment décrire l’impression qu’il vous laisse quand, au milieu de la plaine, vous êtes sous son emprise. La difficulté de marcher, de poser le pied devant soi, pas après pas ; les gros nuages noirs et sombres qui descendent des coteaux tout proches comme une horde sauvage lancée au grand galop et qui semblent accélérer leur course plus ils avancent dans la plaine. La couleur du ciel, rose, embrasé comme un ciel de fin du monde : peint par une pure passion : l’autant.

 Les gaulois qui subissaient ce spectacle, il y a plus de deux mille ans, devaient comme nous être fascinés et effrayés, eux qui avaient si peur que le ciel leur tombe sur la tête.

Et comme nous, ils pouvaient contempler en même temps les eaux bouillonnantes du Tarn en crue comme cela arrive si souvent quand le vent souffle ici et qu’il pleut sur St-Affrique. Spectacle également bouleversant quand la rivière s’enfle sous la poussée des eaux en amont et prend une teinte ocre rouge ! comme un sang jaillissant et tumultueux, ou le bouillonnement du jus de raisin dans les cuves.

Ce peuple gaulois que pouvait-il faire, sinon rendre un culte à ce vent et à cette rivière ; est-ce à la rivière, au vent ou au pays qu’ils ont donné ce nom de Tarani ? Taranis Dieu gaulois, la transcription de Zeus ou de Dyonisos ? des morceaux d’amphores éclatées, retrouvées dans le sol du village de Montans tout proche, et sur lesquelles est gravée l’inscription "Tarani", semblent attester qu’ils avaient associé le vin au culte rendu à ce dieu, celui là même qui donna nom à la rivière : le Tarn. Existe-t-il une boisson plus appropriée que le vin pour un dieu bouillonnant dont le souffle rend fou celui qui ne sait l’apprivoiser !

Certains signes attestent que ce sont probablement les gaulois qui les premiers plantèrent la vigne dans ce pays : en plus des amphores marquées Tarani, ces grains de raisins retrouvés au fond d’un puits et datés du IV siècle avant notre ère semblent conforter cette hypothèse.

Pour ma part, je pense que ce sont plutôt les gauloises. Sénèque raconte d’ailleurs l’histoire de ces femmes gauloises rendant un culte à Dyonisos sur une île (du Tarn ?).

Comme je les comprends, ces femmes, quand je regarde ces bourgeons de vigne, si fragiles au printemps et cependant si résistants aux éléments déchaînés, vent ou tempête ; même quand le gel ou la grêle semblent les anéantir, ils finissent toujours par renaître ; ils sont la fragilité même, celle de la vie, mais ils renaissent toujours inlassablement, rien ne les arrête, même après les pires catastrophes.

 C’est cela le mystère sans cesse renouvelé de l’énergie vitale, de ces forces mystérieuses célébrées dans le culte de Dyonisos (-Tarani ?).

 Pour moi, cette puissance de la vie me ramenait irrésistiblement au souvenir de ma grand-mère, petit bout de femme d’un mètre cinquante à peine, si faible en apparence et pourtant d’une force et d’une énergie peu commune : à nonante ans passées, après une longue vie d’activité ininterrompue, à mettre au monde et à élever dix enfants, elle parcourait encore chaque jour, à pied, plus de quatres kilomètres.

 Grande prêtresse de la vie digne de ces prêtresses gauloises de Dyonisos, et bien qu’à des années lumières des grenouilles de bénitier, elle ne manquait jamais la messe, chaque matin, qu’il froid ou chaud, les égrenant comme on égrène les boules d’un chapelet.

Elle célébrait ainsi, inlassablement à travers le symbole du pain et du vin, le grand mystère de la nature.

Est-ce elle qui m’a donné le goût du vin ? m’a-t-elle investi le jour ou elle me confia la responsabilité du service des vins à sa table ?

C’était un jour, Noël ou Pâques ou elle recevait toute sa famille ; toute la fratrie était là ; et pour moi quelle fierté et quelle responsabilité ! je m’appliquais à bien observer les usages et le cérémonial indispensable. Ainsi elle qui détenait, me semblait-il, les clefs du mystère de la vie, elle me conférait la célébration du rite et la perpétuation des traditions.

D’un côté le désir et la puissance de vie pour les femmes, de l’autre, les rites et les traditions pour les hommes, rites protégeant de l’angoisse, de l’angoisse de la mort, de la force cruelle et aveugle de la nature, angoisse devant la vie elle même, et devant la femme, détentrice de cette vie.

Aujourd’hui j’aime à imaginer ces gaulois rassemblés dans une clairière d’une de ces forêts toutes proches, le soir autour d’un feu, pour calmer leurs angoisses devant les forces de la nature, ils devaient célébrer le grand rite du vin, de la convivialité et de la folie des rêves qui donne la force d’affronter les tempêtes ; si l’individualisme étaient leur faiblesse, la folie et la chaleur humaine étaient leur puissance.

Ainsi, quand est venu le moment de la colonisation romaine, et avec elle, le temps des orgies et du commerce, je suis sûr qu’ils n’ont pas oublié cette vertu première du vin. Et c’est ainsi qu’ils ont pu faire de Gaillac un grand centre viticole de l’époque, exportant déjà ses vins jusqu’en Angleterre et en Espagne. Leur vin était à coup sûr l’ambassadeur de leur manière de vivre.

Et Gallius, celui qui fonda une villa sur la rive droite du Tarn et donna ainsi son nom à la ville, peut-être était-il un de leur descendant, ayant simplement rajouté un "i" pour masquer ses origines de "Gallus" le coq gaulois qui est toujours aujourd’hui le symbole de la ville : le Coq de Gaillac.

Le bruit court que ce sont eux qui les premiers inventèrent le vin rouge, alors que l’antiquité connaissait surtout le blanc, insipide le plus souvent à tel point qu’on y rajoutait toujours quelques épices. C’est peut-être à Gaillac que ce rouge si parfumé et si gouleyant a vu le jour, pur produit gaulois, symbole de sensualité et de hardiesse ; deux mille ans plus tard, ce pays vit toujours la même passion comme il reste toujours sous l’influence du même vent, parcelle d’éternité.

Chapitre II

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Les moines

"BRAMES AIGUES est situé sur la rive gauche du Tarn". Combien de fois ai-je commencé ainsi les explications, devant des étrangers, comme si cette localisation donnait la clef de tout le reste ; pour la plupart, de prime abord, cela n’éveille rien, à l’exception, peut-être, des parisiens "Rive gauche" ; en revanche, pour moi, cela évoque une foule de choses.

En premier lieu, sur la rive droite du Tarn, les habitants sont viticulteurs par tradition et vivent "assez bien", sur leurs lauriers en quelque sorte. Sur la rive gauche, au contraire, il faut "s’accrocher" : la terre est plus pauvre, emplie d’alluvions maigres, et en bordure des terrasses, riche surtout en cailloux ; en fait, des graves, presque en coteaux, exposés au sud, que demander de plus s’il s’agit de qualité du vin !

Incontestablement, c’est cette rive que les gallo-romains ont défriché en premier lieu.

Sur ces terres, les vestiges, les fragments de poteries, les lieux-dits abondent ; ma mère retrouva, un jour d’orage, un morceau de poterie Sigilé dans un champ nommé Camp perdut.

Ces peuples préféraient-ils ces graviers maigres pour la qualité des vins ? Indubitablement, le centre du vignoble se situait dans le village de Montans, tout proche de Brames-Aïgues, et les recherchent archéologiques ne laissent planer aucun doute quant à l’importance de ce centre artisanal, regroupements de potiers dont les mystérieuses amphores portaient le sigle Tarani.

Vers le Vième siècle, cette production de poteries se ralentit notablement sous le coup des invasions barbares. Les Wisigoths, venus de l’Est par l’Italie, s’installèrent solidement dans le pays, comme l’attestent les nombreux noms de lieux se terminant en "ens", comme BRENS, RABASTENS, AVENS.

En même temps, une nouvelle idée s’était implantée, une idée de justice. Face à une multitude de dieux divers et aveugles dans leurs actions, un dieu unique, un père dont le fils vient sauver les hommes et les juger, invite à partager le pain, indispensable à la survie, et le vin, symbole des plaisirs de la convivialité.

Ce mystère du partage du pain accompagna mon enfance, et quelle joie quand j’ai pu, parmi les communautés chrétiennes d’étudiants, participer aussi au partage du vin. Au delà du partage du nécessaire, aimer, c’est aussi et surtout, le partage du superflu, du plaisir : le vin ; ainsi, en ces périodes troublées de la fin de l’empire romain, c’est en se regroupant dans des monastères que les hommes d’ici empêchèrent la flamme de s’éteindre.

On les imagine aisément ces moines ; communauté resserrée face au danger pour préserver et transmettre la civilisation, la culture, le respect de l’autre et le sens de la justice avec l’amour du prochain à une époque où la loi du plus fort domine par dessus tout ; le soir, s’ils partageaient le repas avec des hôtes de passage qu’ils abritaient pour la nuit, ils offraient le fruit des vignes sélectionnées avec amour.

En quelque sorte, c’était la continuation de l’office du matin, où, ensemble, autour de l’autel, ils avaient bu dans la même coupe. Citadelle assiégée réunie autour du rite sacré pour transmettre les valeurs fondamentales de l’humanité : Convivialité suprême.

Un nom émerge, de cette époque, parvenu jusqu’à nous, celui d’une femme, SIGOLENE, issue d’une famille gallo-romaine de l’albigeois, qui vécut au VIIième siècle, au monastère de Troclar, près de Lagrave.

Aujourd’hui il existe toujours une petite église romane dans la campagne, autour du village de Parisot, sur la rive gauche, et qui porte son nom.

Modeste, cette église possède un charme et une chaleur peu ordinaire, sans doute à l’image de cette femme qui devait être toute la simplicité et de chaleur humaine.

En tout cas, la flamme que les moines nous ont transmise ne s’est pas éteinte avec le passage des Sarrasins, et si les Carolingiens n’avaient pas chassé ces derniers, ils auraient sûrement été pris sous le charme de la magie sacrée de ce pays et de son vignoble.

L’église carolingienne d’AVENS, à côté du Château de LASTOURS témoigne aussi de cette époque ; Charlemagne y aurait-il séjourné sur le chemin de l’Espagne ? Son fils, Charles le chauve, lui, y séjourna un certain temps tant il appréciait l’humanité de ce pays.

Les années qui suivirent furent le témoin de destructions massives à la suite de l’invasion des Vikings et c’est sans doute à ce moment-là que le courant commercial établi avec certains pays du nord, dont l’Irlande, s’interrompit.

S’il y eut interruption du vignoble, ce fut sans doute très bref, car un siècle plus tard l’Abbaye Saint Michel était créée, sur les ruines d’une plus ancienne.

Les moines reprirent alors leur précieuse tâche de sélection. Le courage et l’opiniâtreté dont ils firent preuve porta ses fruits au seuil de la renaissance de la civilisation, après l’an mille.

Les deux siècles qui suivirent furent presque le théâtre d’une nouvelle civilisation autour de la communion chrétienne du pain et du vin, dans une joie et un amour partagés ; les sélections opérées alors par les moines à partir des cépages légués par les gallo-romains donnèrent leurs premiers résultats.

Le vin de l’albigeois retrouva sa renommée primitive. Cependant, toute chose contenant également son contraire, la civilisation replongea dans la barbarie de l’intolérance avec la "guerre sainte" de la première croisade, un siècle après la naissance de l’Abbaye Saint Michel ; en face de Jérusalem, les premiers croisés, au nom de la foi et de l’amour de Dieu prirent la ville en massacrant les habitants, passant au fil de l’épée femmes et enfants, au milieu de flots de sang inondant la ville. Le tumulte de cette guerre parvint jusqu’à Gaillac et les premiers conteurs, avant les troubadours en témoignaient ainsi des années plus tard au coeur des veillées.

 

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Chapitre III

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Les Cathares

 Une nuit entière à scruter les étoiles qui scintillaient dans le ciel comme autant d’épines s’enfonçant dans nos coeurs, le lendemain, par une belle journée de printemps, l’évidence était là, devant nous, implacable dans ces bourgeons noircis par le gel qui les avait totalement anéantis. La lune rousse, celle du printemps, terrible, nous avait tout pris, ne laissant pas même le bout d’une grappe, un infime morceau de feuille. Traditionnellement, le vigneron dit qu’il lui faut une bonne récolte d’avance pour pouvoir gérer ses affaires convenablement et il lui faut le plus souvent des années d’efforts, voire une vie entière pour parvenir à ce résultat.

 Tous ces efforts, ce travail, anéantis en une nuit : tout était à recommencer comme le rocher de SISYPHE qu’il faut hisser à nouveau au sommet de la montagne.

 Ce jour là, le 22 avril 1991, j’ai ressenti profondément toute l’absurdité du monde. Quel sens cela avait-il ? Les plus faibles allaient encore périr pendant que les plus forts passeraient le cap.

 Bien évidemment, les médias nous abreuvent jusqu’à l’écoeurement de catastrophes bien plus terribles encore : guerre, famines, tortures etc... le néant s’étale sur nos écrans, mais il faut en faire l’expérience concrète dans sa chair et dans sa vie pour en ressentir toute l’absurdité. Le paysan est confronté en permanence à cette expérience fondamentale.

S’il laisse faire la nature, le chaos, rapidement s’installe ; les citadins se promenant dans les campagnes ont l’impression d’un ordre immuable ; mais ils ignorent, pour la plupart, tout de la lutte implacable qu’il faut mener pour maintenir ainsi les choses, contre les ronces, les maladies, les insectes ou les prédateurs ; contre le temps, aussi, celui qu’il fait et celui qui passe, et c’est une tâche sans répit et sans fin.

 C’est la lutte contre la jungle et pour la civilisation, en quelque sorte, de la même façon qu’il ne suffit pas de planter la vigne ; il faut encore la dresser, la tailler, la soigner, l’apprivoiser en permanence, pour qu’elle donne le meilleur d’elle même.

 Les moines du XIIième siècle, à l’Abbaye Saint Michel à Gaillac ou celle de Rabastens avaient sûrement été confrontés à la même expérience et il devaient aussi sûrement avoir compris la difficulté de parler aux paysans d’un Dieu bon et puissant à la fois ; plongés dans l’absurde, ces paysans restaient des païens imprégnés des superstitions héritées de croyances anciennes.

 Par bonheur, le vin aidant, et il commençait à être bon, l’inspiration vint et la poésie aida à retrouver un sens malgré tout.

 En pays d’oc, ce fut l’heure des troubadours, celle de l’amour courtois, et ils furent nombreux en Albigeois, à chanter leur belle de castel en castel. A côté d’Albi, Pierre de Miraval chantait Alazaïs de Lombers, et sans doute vint-il à Montaigut, village fortifié qui dominait alors la vallée du Tarn entre Gaillac et Rabastens, ou au Château de l’Olme, qui lui, dominait l’Abbaye Saint Michel.

 Amour et Néant, troubadours et paysans, dualité du monde : pour bon nombre, l’église officielle de l’époque, dont les membres s’enrichissaient parfois outrageusement, et professaient l’amour des autres, après la prise de Jérusalem, cette église ne répondait plus à leur attente.

 Apparurent alors les premiers hérétiques, se réclamant de la vraie chrétienté, ils prêchèrent en albigeois, puis dans tout le pays toulousain. Dieu est Amour, disaient-ils, il n’y est pour rien dans les famines et les maladies, car ce monde est le néant, Dieu n’a pas de pouvoir sur lui, il ne peut lui opposer que le Bien ; faites un effort pour vous dégager de l’emprise du chaos en avançant vers Dieu et un jour, dans cette vie ou dans une autre, vous serez prêts à devenir chrétiens et à rejoindre le royaume de Dieu qui n’est pas de ce monde. La religion devenait ainsi une affaire de coeur qui concernait uniquement la conscience de chacun.

 Ils prêchaient encore la tolérance, la non violence, le pur amour chrétien, et, montrant l’exemple de façon absolue, vivaient dans la pauvreté et le travail. Amour et néant, troubadours et cathares, le pays entier prenant le contre-pied de la haine, de l’intolérance, de la guerre essayait d’inventer un monde de partage, de bonté, et le vin, en toile de fond comme une valeur transmise du fond des âges, devenait, avec les vignobles, un paysage qui alimentait leur inspiration.

 Les premiers Cathares auraient-ils quelque chose en commun avec les moines qui s’étaient tant intéressés à la culture de la vigne ? On serait enclin à le penser tant leur connaissance des écritures saintes étaient grandes et tant leur logique était comme une réponse à l’illogisme de la nature à laquelle ils se confrontaient eux aussi.

 En montant au village de Parisot, derrière le bourg, dans les collines, on découvre une petite chapelle romane, la chapelle Sainte Sigolène ; ce lieu ne paie pas de mine, pourtant il est comme magique, empli de chaleur humaine et de tolérance, de paix simple pour la communauté de la paroisse ; l’humilité qui se dégage du petit clocher à peigne, avec son mur perce pour l’emplacement de la cloche, en témoigne.

 Ces petites chapelles fleurissent dans la région et sur ces mêmes coteaux de la rive gauche, Sainte Cécile, Saint Laurent ou Saint Pierre rejoignent Sainte Sigolène.

 De l’autre côté de la vallée, on peut aussi apercevoir la petite église de Montaigut, plus haut perchée, aux soubassements en pierres de taille, vestiges d’un passé glorieux.

 Lieu magique que Montaigut, dominant la plaine de la rive droite, et tout le vignoble descendant jusqu’au Tarn ; emplacement d’un ancien castel qui reçut la visite de nombreux troubadours et de Cathares.

 Le travail des moines y avaient déjà porté ses fruits et le vin de la région était renommé, devenant sans doute une source d’inspiration. Ces petites chapelles romanes, cette simplicité, quel contraste avec l’orgueuilleux clocher de Lisle Sur Tarn ! ou encore celui de la Cathédrale d’Albi que l’on peut deviner par temps clair ; cette Cathédrale fortifiée et sa nef à la hauteur impressionnante vous laissent comme saisie par l’aspect guerrier et austère qui s’en dégagent.

 Rien de commun avec ces petites églises émouvantes de modestie. Ce contraste laisse un malaise profond, égal à celui que l’on ressent en entrant dans une maison où s’est déroulé une tragédie ; il s’agit bien d’une tragédie, en l’occurrence, puisque le pays a été le théâtre d’une des plus terribles croisades, celle menée contre les Albigeois, le pape et l’Eglise ne pouvaient supporter les contestations dont ils étaient l’objet, et, le roi de France aidant, les hordes de Simon de Montfort envahirent le pays. L’Albigeois fut l’aboutissement de son voyage qui commença à Béziers par le plus épouvantable massacre du 12ème siècle, un peu à l’image de la prise de Jérusalem au 11ème siècle.

 Il n’y avait que quelques Cathares dans la ville mais on tua sans distinction, "Dieu reconnaîtra les siens". Plus tard ils arrivèrent à Lavaur, où plus de 400 hérétiques furent brûlés sur le plus grand bûcher de la croisade. La guerre faisait rage et le comte de Toulouse était rentré dans la bataille, son ami, Peire II, roi d’Aragon et comte de Barcelone, venu à la rescousse parcourut avec lui l’Albigeois où le roi découvre un pays de Cocagne où le vin et l’amour portent à l’esprit de tolérance, malgré la peur et la colère contre les barons du Nord. Le roi s’éprend aussi de la belle Alazaïs de Lombers qui deviendra sa maîtresse.

 Avec le comte il utilise le castel de Montaigut pour guerroyer contre le sire de Montfort qui assiégeait alors Gaillac et Cahuzac. Le village paiera cher ce rôle de point d’appui de la résistance et de la liberté.

 Simon de Montfort fut obligé de se retirer plus au sud, sur les terres qu’il avait conquises en premier, à l’aube de l’année 1213 une forte bataille se préparait au sud de Toulouse, entre les deux armées.

 La liberté, la tolérance et l’amour courtois occitan contre l’Eglise, la force et le droit canon, il était sans doute écrit qu’à l’époque l’amour ne triompherait pas.

 La veille de la bataille, pourtant, le roi d’Aragon avait toutes les chances de l’emporter, les forces en présence étant de deux contre un ; séduit par les moeurs du pays, le roi organise avec le comte un grand banquet au cours duquel il se boit force vins de l’Albigeois. Mais si le vin peut donner du courage et rendre amoureux, il peut aussi vous faire perdre prudence et la mesure nécessaires. Ce fut ce qui arriva au roi qui par vantardise paria avec ses chevaliers qu’il mènerait la charge contre les français ; pour ne pas être reconnu il échangea son armure avec l’un d’eux, malheureusement, très vite son cheval tomba dans un fossé et il fut tué, ce fut la débandade dans l’armée catalano-occitane, la bataille était perdue.

 La bataille était perdue, mais pas la guerre, le comte Raymond VII comprenant qu’il s’agissait de sauver une civilisation, reprit le flambeau et réussit à recouvrer la presque totalité de ses états, il dut cependant signer le traité de Meaux par lequel il acceptait la destruction de nombreuses places fortes et en particulier, celles de Montaigut et de Gaillac. Si la destruction de cette dernière ne fut pas effective, en revanche, celle de la première fut rapide en raison de sa position stratégique par rapport à la vallée.

 Les habitants, avec courage, rebâtirent leur village sur une sorte d’île en bordure du Tarn, qui allait devenir Lisle Sur Tarn.

 Le comte, pour s’allier les bonnes grâces de la population, dans sa lutte contre le roi de France, octroya aux habitants de nombreuses franchises et des possibilités de gérer eux-mêmes leur commune. C’est ainsi que les nouveaux consuls de Rabastens, profitant de leur autonomie toute neuve décidèrent de la première charte de qualité connue pour la production du vin, dans le but de favoriser le commerce, c’était en 1244. Les consuls de Gaillac les imitèrent bientôt, suivis par ceux de Lisle, la bastide toute neuve.

 Pourtant les années qui suivirent furent difficiles, avec l’Inquisition comme prélude à la barbarie du monde moderne et de sa Gestapo. Monde en chaos, familles démantelées, mais avec un commerce qui continuait malgré tout.

 Depuis le début du siècle, les bateaux chargés de tonneaux descendaient le Tarn en direction du port de Bordeaux avant de partir pour l’Angleterre, comme dans les temps anciens.

 Ainsi au milieu du chaos la vie continuait et reprenait ses droits, profitant de tous les interstices laissés libres pour avancer plus loin.

 Paysans = vie Armée ?

 Des siècles plus tard, dans les années 1970, après être allés, mes amis et moi, au bout d’une logique révolutionnaire, quand le désir exacerbé de démocratie nous eut conduit au seuil de l’autoritarisme, la lutte des gens du Larzac qui refusaient de céder leur terre sur le Causse à l’armée, cette lutte pour conserver des tas de cailloux malgré l’argent offert en échange, cela constituait un repère, repère de la démocratie face à la terreur, au néant et à l’autoritarisme étatique.

 Tout cela pesa sûrement dans ma décision de devenir vigneron, si le monde n’est qu’un néant d’absurdité, raison de plus pour ne pas baisser les bras, mais au contraire, pour lui donner un sens. Ce ne peut être que le résultat d’un long travail difficile, souvent remis en cause et qu’il faut cependant poursuivre.

 A l’image de la vigne qu’il faut sans cesse soigner, entretenir, dans une lutte permanente contre le chaos, la mort, le désordre. Les choses sont si longues à construire et si vite détruites.

 Armée = mort Paysans ?

 Je retrouvai ainsi forcément l’esprit de ces Cathares non violents pour lesquels le respect de la vie primait la vie même et la ténacité de ces bourgeois et de ces paysans du XIIIième siècle, qui, au milieu des massacres et des bûchers de la terreur et de l’Inquisition promulguèrent la première charte de production de qualité du bon vin, nous léguant ainsi l’essentiel, la notion de plaisir partagé.

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Chapitre IV

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La Guerre

 Je suis né en 1947, au lendemain de la deuxième guerre mondiale qui a cependant imprégné mon enfance par les souvenirs des membres de ma famille. Inlassablement, les conversations évoquaient l’avant et l’après-guerre ; ou encore pendant la guerre, avant la guerre me paraissait aussi éloigné que l’Antiquité ; quand à cette triste période elle-même, je bénissais le ciel de ne pas l’avoir connue, avec le cortège d’horreurs qu’elle avait pu engendrer.

Parfois, mon grand-père m’emmenait aux cérémonies commémoratives des batailles qui s’étaient déroulées non loin de chez nous, entre 1914 et 1918. Ces cimetières aux croix blanches bien alignées, ces listes impressionnantes de noms sur les monuments, tout cela remplissait mon coeur d’effroi à la pensée de ces cohortes de malheureux montés à l’assaut sous les balles.

Quand vint l’époque de la guerre d’Algérie à laquelle certains jeunes du village participèrent pendant leur service militaire, la peur et le dégoût grandirent en moi. Je pensais que les filles avaient bien de la chance de ne pas avoir à accomplir leur service national.

L’idée de guerre était telle, que mon imagination d’enfant avait encore plus de mal à concevoir celle de Cent ans ! Une guerre d’un siècle me paraissait impossible, incroyable ! J’appris, bien sûr, par la suite, qu’il y avait eu bon nombre de périodes calmes, et que les batailles concernaient moins d’individus à la fois : cependant, mon imagination enfantine de devait pas être si loin des réalités, quand on sait qu’en Albigeois, ce fut terrible ; quand tout fut terminé, les massacres et les ravages avaient été tels, qu’il ne restait plus que quarante feux dans la ville de Gaillac ; les campagnes avaient été autant décimées et nombreuse furent les terres à revenir en friche et en bois, faute d’hommes pour les cultiver.

Le vin, quel rôle jouait-il en pareilles circonstances ?

La puissance incontrôlée des forces dyonisiaques faisait-elle agir ceux qui buvaient pour se donner du courage avant de mourir ou ceux qui massacraient parce qu’ils avaient bu ? Le vin, symbole de civilisation et de douceur de vivre, participait-il au non-sens, au néant, faisant tout à coup que le RIEN domine et que ce qui EST ne soit plus rien ?

La guerre, la croisade, l’Inquisition, ravagèrent ainsi un pays, qui pourtant en ce début de 14ème siècle semblait plus calme et plus prospère ; les vins descendaient régulièrement le Tarn vers Bordeaux pour partir ensuite en direction de l’Angleterre ou de l’Irlande, voire la Hollande. A l’évidence, le succès faisait surgir des rivalités qui semblaient les prémisses du futur conflit, on dut ainsi inventer mille astuces pour lutter contre les bordelais qui tentaient par tous les moyens de supplanter les vins de Gaillac ; il fallut inventer un certificat d’origine et une image de marque et c’est ainsi qu’après la première charte de production, Gaillac, Lisle et Rabastens inventèrent les marques à feu dont on imprimait les tonneaux.

Ce fut le coq pour Gaillac, la Rave pour Rabastens, une rivière pour Lisle. Dûment estampillés, les tonneaux descendaient alors le Tarn sur des bateaux à fond plat.

Les contrefaçons devenaient ainsi plus difficiles mais la position stratégiques des bordelais leur donnait toutefois un avantage indéniable, avantage qui pèsera lourd sur l’avenir du vignoble de Gaillac.

La guerre qui s’annonçait, était-ce celle de l’Angleterre contre la France, ou bien celle de Gaillac contre Bordeaux ?

Les choses semblaient intimement mêlées et il est indéniable que si le roi d’Angleterre était attaché à l’Aquitaine, il n’en cherchait pas moins à étendre son domaine plus à l’est, vers Toulouse et Albi. La présence des vins de Gaillac y était peut-être pour quelque chose.

Le vin, symbole de communion et de partage devenait aussi source de convoitises, de conflits, de guerres. L’ensemble du vignoble gaillacois resta fidèle au roi de France alors que Bordeaux prenait le parti d’Albion. Les choix de l’époque se prolongèrent et se remarquent aujourd’hui encore dans la différence des styles et des emblèmes : la rose pour Bordeaux, le coq pour Gaillac. La différence dans les paysages, elle aussi est frappante : ici, les vignes semblent en pleine liberté, quand celles de Bordeaux restent guindées dans une rigueur presque victorienne. Ici, la vigne se personnalise et semble adopter le tempérament de chaque vigneron, parfois teinté d’un brin de folie, comme pour revendiquer une personnalité.

C’est comme s’il y avait urgence à proclamer notre différence ; à l’image de nos prédécesseurs qui inventèrent ces marques à feu ; comme une première marque au sortir du chaos ; afin de mieux certifier l’authenticité de la tradition et la pureté de l’origine.

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Chapitre V

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Lo Rey de la poda

13 Mai 1968, place de la Sorbonne, à Paris : la grande manifestation coule lentement, sereinement, sûre de sa force sur le boulevard Saint Michel, tout proche. Des groupes de discussion se forment : "A vous, les jeunes, d’inventer quelque chose de nouveau pour cette société ; nous, nous avons échoué, mais vous, vous avez une force formidable...".

Comment ne pas en être persuadé quand on voyait la multitude continuer à défiler interminablement.

Longtemps, cette phrase entendue alors, resta gravée dans ma mémoire et ce fut comme si on nous avait investi d’une mission dont l’avenir du monde dépendait. Il peut sembler exaltant, à vingt ans, de sentir que l’on est responsable du devenir des choses, de soi, des autres... De penser, à tort ou a raison, que désormais, cette société coincée allait se transformer et devenir plus libre, ouverte sur un monde nouveau.

Coincés, ils devaient l’être aussi, les moines de l’abbaye Saint Michel, ceux de Candeil, ou encore les Augustins de Lisle Sur Tarn. Derrière leurs murs, entendaient-ils le vent nouveau de la liberté en ce début de 15ème siècle ?

Coincés, peut-être ! Toujours est-il qu’on dit que de Candeil, sortirent les premiers "Champagne", ceux-là même qui furent servis pour le mariage du futur Henri IV. De temps en temps, il fallait bien qu’ils s’amusent, pour avoir ainsi imaginé les vins de fête par excellence.

Ce fut sans doute trop, puisque le pape, écrivit une bulle spéciale pour les remettre dans le droit chemin et leur interdire de mener joyeuse vie ; l’hypocrisie régnait alors en maître et le pape n’était peut-être pas le dernier...

Ainsi, quand le vent de la réforme souffla, avec celui du protestantisme né sur les rives du lac Léman, il balaya aussi d’un vent de révolte les riverains du Tarn. Les Augustins de Lisle se défroquèrent d’un seul bloc, ils prirent femme et menèrent une vie plus conforme à leurs désirs.

Le souvenir des Cathares devait rester vivace, et on gardait surtout en mémoire le souvenir des atrocités dont l’Eglise Catholique s’était rendue coupable ; mais cette fois, les nouveaux hérétiques n’étaient pas prêts à se laisser faire sans violence... La guerre recommença, encore plus atroce. Après le pillage de l’Abbaye Saint Michel, à Gaillac, l’armée de l’évêque d’Albi descendit sur la ville. Tous les gens connus pour leurs accointances avec les hérétiques furent défenestrés sans autre forme de procès ; le sang coula dans les rues de Gaillac et ce fut une horreur que les atrocités d’aujourd’hui ne dépassent sûrement pas.

Ce furent des offensives et des ripostes sans fioritures et de la haine s’installa entre les habitants de façon durable : le pays fut traversé à nouveau par les bandes et les milices armées.

Dans ce contexte troublé des voix faisaient entendre qui essayaient de prêcher la tolérance et de laisser de côté les querelles idéologiques. Un groupe de gaillacois créa une fête au cours de laquelle se célébrait le bon vin dans une tolérance réciproque ; ce fut la compagnie du REY DE LA PODA dont on possède encore les documents fondateurs. BACCHUS pour exorciser la guerre en quelque sorte. La poda c’était la serpette, antique instrument servant au vigneron pour tailler la vigne.

1973, au coeur de l’usine, au SAUT DU SABOT, où je travaillais depuis presque deux ans, on venait d’installer des poêles en fonte que l’on chargeait au charbon : la poésie était de retour. Quel plaisir, au lieu de déjeuner dans une infâme cantine, de faire chauffer les gamelles sur ces feux et de faire griller la viande au coeur du foyer. Les premières libations furent arrosées au vin de Cunac. Ancrage dans une tradition à travers ces odeurs primordiales.

Le sectarisme devint pour moi, de plus en plus insupportable ; cette révolte qui avait fait de moi un contestataire, je la vis, peu à peu, s’enraciner dans le terroir. Peu à peu elle s’enrichit de la compréhension de l’autre.

Le pays gaillacois qui avait été au coeur de la mêlée poussé par ses forces de vie et autres joyeusetés, ce pays fut aussi au coeur de la conciliation : la première chambre, celle de l’Edit de Médicis, fut chargée de régler le problème entre protestants et catholiques et se réunit durant une bonne dizaine d’années, à Lisle Sur Tarn, dans la Maison Consulaire qui domine toujours le port, dans une rue nommée précisément rue de la chambre de l’Edit.

Le vin, en adoucissant le coeur de l’homme, lui trace le chemin de l’indulgence et même si parfois il a pu participer au déchaînement des folies meurtrières, il semble qu’il puisse permettre de renouer avec la tradition antique dans laquelle Dyonisos s’incarnait au coeur des démocraties grecques ; cette démocratie, je la retrouverai au coeur du Tarn, au milieu de mes compagnons et de leurs libations, quatre siècles plus tard, tout comme elle avait pu renaître en plein 16ème siècle, malgré sa fragilité.

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Chapitre VI

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Révolution

11 Mai 1968. Une salle de concours, aboutissement de deux ans de travail en classe préparatoire. C’est le moment de passer l’examen pour entrer à l’école d’ingénieur ; 120 reçus sur 2000 qui se présentent ; angoisse mortelle, aboutissement de deux ans de cloître, deux ans de jeunesse perdue pour arriver à cette chose épouvantable : la peur.

11 Mai 1968. Une salle d’examen, mais dehors, le bruit des grenades lacrymogènes et cette odeur qui enserre Paris ; sous les pavés, la plage, le sable ; cette odeur, c’est l’odeur de la liberté : Lève-toi et marche, sors et regarde ; c’est le moment de la résurrection : Révolution.

11 Mai 1968. Une vie qui bascule, sur un chemin qui commence. Refus de la mort annoncée, air du printemps qu’on respire... Plaisirs premiers et premières rencontres... Désir de desceller les barrières... Parfum de révolution, tenace encore aujourd’hui.

11 Mai 1988. Nostalgie ; le rêve m’entraîne et si peu de choses ont bougé en vingt ans ! j’ai vécu e j’ai aimé sur ce chemin parcouru. Je pense à toi, Benoît Lacombe qui m’a précédé sur cette terre de Brames Aïgues. 14 Juillet 1789. Comment l’as-tu vécue, ta révolution, après des années à courir après ces aristocrates, et ce clergé de Saint Michel qui ne voulait même pas faire une place à ton oncle, curé, parce qu’il était fils de tonnelier.

Réunions, discussions avec tes amis de la société des Sans-culottes, les amis de la Constitutions. Tous les espoirs sont brusquement permis ; soyez réalistes et demandez l’impossible ; le bouchon de la société avait sauté, les classes se mélangeaient et la suffisance et l’esprit de sérieux menaient profil bas.

Au milieu de la tourmente, tu tenais ta revanche et tu rachetais l’Abbaye : Saint Michel était à toi, comme bien d’église, et pour faire prospérer le commerce du vin.

Brames Aïgues, le fief qui avait appartenu autrefois au seigneur de Saint Géry, tu le rachetas au couvent des Augustins de Lisle d’Albi (Lisle Sur Tarn) ; il y avait trois métairies ; tu y installa un maître valet et tu t’en occupas toi-même pour produire le meilleur vin, celui dont tu régalas tes amis qui purent en apprécier les parfums. Ce seront les odeurs de ta révolution, à l’instar de celles que je cherche à retrouver sur cette terre aride et dure mais combien attachante.

14 juillet 1789 : d’autres vies qui basculent, d’autres histoires qui commencent dans ce pays de Gaillac où l’esprit des cathares revit ; c’est à la fois un vent de réforme, un retour aux sources et un bond en avant. Tonneliers, négociants et vignerons pour défendre au coude à coude la constitution, le droit de penser, la liberté des croyances, l’esprit de tolérance : Dyonisos est toujours à l’oeuvre.

Mais Napoléon, qu’as-tu fait ? Cette révolution n’était pourtant pas la tienne. Etrange histoire qui finit par un empire ! Début de blocus, les Anglais n’achètent plus les vins. Tristesse ! Où vont-ils pouvoir réchauffer leur coeur si ce n’est dans le sang de leurs ennemis : Trafalgar ! Et toi, Gaillac, où vas-tu vendre ton vin si les rois n’en veulent plus !

Si les rois n’en veulent plus, on le vendra aux prolétaires, citoyens ! les tonneaux quittent le Tarn pour partir en chariot : la voie de Paris est ouverte. Réjouissez-vous, prolétaires de la capitale, le Gaillac arrive jusqu’à vous !

Ténacité admirable d’un vignoble qui veut vivre ! Fidélité malgré l’adversité, fidélité à la révolution qu’ils avaient commencée, fidélité à l’histoire qui les avaient fait naître : Les premiers vignerons libres abreuvent les premiers travailleurs indépendants ; démocratie, toujours. Bien sûr, le prix n’est pas le même, il faut fumer un peu plus les vignes pour s’en sortir, et ce ne sera pas la fortune ; mais ce n’était pas là le but.

Les années ayant passé, on regarde derrière soi, on mesure la distance parcourue sur ce cher vieux chemin, celui de la libre fraternité, de la fraternelle liberté : La nostalgie est forte, de ces moments d’intense solidarité dans les luttes que seuls ceux qui y ont participé, peuvent ressentir.

Toutes les victoires du monde ne nous rendront pas le temps des cerises : il ne représente qu’un instant, un moment où brusquement les barrières ont sauté, où les individus se sont remis à se parler, comme s’ils retrouvaient une ancienne manière d’être. Moment unique de révolution pendant lequel les barrières s’abolissent ; mais il reviendra, ce temps, devrais-je l’attendre jusqu’à mes dernières années ; en attendant ce moment, la convivialité et le bon vin m’aideront à patienter.

Ces souvenirs d’une révolution, comme le souvenir de cette femme, dressée en haut d’une barricade, souvenir d’orgasme, d’appel au désir : révolte. Révolution, cette Femme exigeante au désir volontaire, sans concessions, pourtant si tendre et si amoureuse.

Nous voilà à nouveau, ramenés par elle, à ces bacchantes, celle de Dyonisos et de Tarani, celles qui célébrèrent les premières vignes et qui, aujourd’hui, nous intiment l’ordre de continuer.

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Chapitre VII

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Jaures

 Eté 1987, sur la pelouse du parc de Foucault, à Gaillac, un scandale est advenu ! Un artiste a installé des tas de charbon alignés : Noir du charbon contrastant avec le vert intense de la pelouse, le bleu du ciel et le rose typique des briques d’ici ; génie de la couleur et de l’opportunité, mais génie qui tombe à plat. Le Charbon des mineurs de Carmaux au beau milieu du pays des vignerons. Quarante kilomètres à peine séparent les deux villes : Histoires parallèles, histoires communes aussi. Distance irréductible de deux mondes pourtant si proches et qui semblent pourtant des frères ennemis.

 Celui qui avait installé ces tas, comment pouvait-il deviner les secrets de ce pays d’hérétiques, pays que les siècles ont conservé secret.

 1973 : je découvre l’usine, les vieux prolétaires un peu plus haut, au bord du Tarn, le Saut du Sabot. Vieille métallurgie à deux pas des mines.

 Les laminoirs avec l’acier qui défile, qui coule des fours incandescents, les bleus de travail, maculés, les odeurs de ferraille et d’huile mélangées ; la solitude du métallurgiste dans son travail d’ouvrier au savoir-faire si particulier. Les jours de solidarité, quand tous montaient sur le plateau pour écouter les délégués, une ombre planait sur l’assistance, une ombre que personne n’aurait oser perturber ; la vie semblait alors, comme suspendue au temps d’un passé secret ; cette ombre, c’est celle de JAURES. Presque un siècle plus tôt, c’est cet homme, le professeur venu de Toulouse pour les soutenir qui les avait harangués, renouant pour eux, une fois de plus, le fil de l’histoire.

Le paysan qui était venu là pour jouir de la ville et y vivre, avait laissé son champ ; il avait l’amour du pays mais il lui fallait apprendre la solidarité avec ses compagnons.

 JAURES, avec son coeur et son éloquence, leur apprenait cela en même temps que la force que l’on a quand on veut bien s’unir.

 De ces forces, de ces résistances, sortira l’expérience la plus forte, la première coopérative ouvrière, la verrerie ouvrière d’Albi qui, aujourd’hui encore produit la plupart des bouteilles conservant le vin de Gaillac.

 Au cours de ces mêmes périodes, le vignoble traversait une des crises les plus graves de son existence. La nature, jamais ne s’est montrée très tendre avec les paysans ; chaque époque a connu son lot de catastrophes, et c’est précisément tout l’orgueil et l’honneur du paysan que de les surmonter sans faiblir.

 La deuxième moitié du siècle dernier a été le théâtre de bien des vicissitudes, peut-être précisément en raison des mutations profondes de toutes sortes auxquelles on assistait.

 La première secousse forte qui toucha les vignes fut l’oïdium, champignon venu d’Amérique où il vivait en symbiose avec les espèces sauvages du nouveau continent après quelques années de récolte catastrophique, la parade fut trouvée et l’habitude fut prise de soufrer les vignes ; les premiers traitements commençaient pour ne plus s’arrêter...

 Dans les débuts, on employa une petite "soufrette" à vigne. Mais assez vite, il fallu trouver des engins plus perfectionnés ; aujourd’hui, quand après une journée de travail, le soufre m’irrite les yeux, même après une bonne douche, je songe à ces vignerons qui ont vu leur monde basculer alors qu’il leur semblait immuable et ont été obligés de s’adapter du jour au lendemain à ces méthodes barbares.

 A la crise de l’oïdium sucéda celle du mildiou et cela entraîna les premiers sulfatages au sulfate de cuivre. Cependant, rien ne dépassa l’horreur de la crise phylloxérique, dont on subit encore aujourd’hui les dramatiques conséquences.

 l’insecte du phylloxéra, venu lui aussi d’Amérique, s’attaque en fait, au pied de vigne lui-même, rongeant les racines jusqu’à ce que mort s’ensuive.

 Les premiers symptômes apparurent en France, en 1863. A Gaillac on espéra rester à l’abri longtemps, mais en 1879, les premiers signes se manifestèrent et les années qui suivirent, le phylloxéra était pratiquement généralisé. Les viticulteurs essayèrent par tous les moyens de sauver les ceps de vigne, mais rien ne put venir à bout de ce terrible fléau. Toutes les vignes y passèrent, aucune ne resta intacte et il fallut tout replanter en plant américain.

 Malheureusement, la qualité du vin n’était pas du tout la même et il y avait risque de voir disparaître tous les vieux cépages si particuliers au Gaillac et qui nous venaient de si loin, pour les conserver on les greffa sur des plants américains : la plupart fut ainsi maintenue, mais certains disparurent dans la tourmente.

 La lutte pour la vie, c’était la lutte contre la destruction et bien des vignerons furent ruinés ; certains s’expatrièrent pour refaire de l’autre côté de la Méditerranée, en Algérie, une autre tentative ; leurs descendants reviendront un siècle plus tard, mais avec un autre accent.

 Face à ces difficultés, si les ouvriers s’unissaient, les vignerons faisaient de même, et un groupe forma, à Gaillac, la première coopérative agricole de France, qui s’installa dans les vieux locaux de l’Abbaye Saint Michel que les descendants de Benoît Lacombe avaient cédée.

 Les vins du coq tentèrent ainsi de retrouver l’éclat d’antan et ils réussirent à donner au Gaillac mousseux naturel, le plus vieux vin du monde, une renommée nouvelle que JAURES ne manquait jamais de faire découvrir à ses amis.

 L’histoire ne le mentionne pas, mais n’est-il pas séduisant de penser que ce fut peut-être un des derniers plaisirs qu’il s’offrit dans ce café parisien à la sortie duquel un assassin fanatique l’attendait, lui qui à l’instar des anciens hérétiques ne voulut jamais faire de compromis avec la paix.

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 Conclusion

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Vida

 Samedi 28 Mai 1994, la veille j’ai passé la journée complète dans les vignes. Une belle journée ensoleillée qui vient enfin éclairer ce printemps pourri. Le vert du feuillage, si cru, éclate enfin sous le soleil revenu. Elles se préparent pour la floraison, c’est le moment ou chaque cépage, chaque cep, commence à donner la mesure de sa personnalité ; les végétatifs, et les fructifères, les sauvages et les civilisés, les chétifs et les expansionnistes, les bien portants et les malades.

 Et précisément, c’est le moment ou l’on mesure la progression de certaines maladies, l’eutypiose, pourrissement du bois qui progresse chaque année et tue inexorablement tel un cancer contre qui on ne peut rien ; en remarquant ces progrès, je réfléchis à tout le travail qu’on peut faire pour tenter d’enrayer sa progression.

 Je guette aussi les premières taches de mildiou qui ne manquerons pas d’apparaître, avec le temps pluvieux que nous venons de subir ; toujours les mêmes soins, toujours le même labeur pour s’arracher à la sauvagerie de la nature, au nivellement qu’inlassablement elle oppose à nos efforts.

 A chaque déchirure qu’on provoque dans son organisation, elle oppose sa force d’inertie, et trouve toujours de nouvelles voies pour retourner à la sauvagerie primitive. Aujourd’hui l’épylobe, plante annuelle pernicieuse envahi mes vignes, l’eutypiose m’inquiète, et demain, quand j’aurai résolu ces problèmes, quel autre apparaîtra ?

 La façon dont on conduit la vigne aujourd’hui, est différente de la manière d’autrefois. Les contraintes économiques sont telles qu’il faut en permanence imaginer des stratagèmes pour arriver au résultat recherché. Le même soin qu’auparavant avec des méthodes d’aujourd’hui.

 Pour ma part, plutôt que de la prendre à rebrousse poil, j’essaie plutôt de détourner sa puissance à mon profit, un peu à la manière d’un judoka, cherchant justement dans la tradition, l’énergie et l’imagination indispensable pour découvrir les solutions de demain.

 Mais le doute, m’envahit souvent et la tentation est forte de tout laisser tomber, de laisser la mort reprendre ses droits ; car pourquoi tant d’efforts si c’est elle qui doit finalement l’emporter ; mais la mort nous réunira tous dans la même fraternité.

 Ainsi ce jour là, juché sur mon enjambeur (tracteur viticole) au milieu des vignes, je songe à tous ces vignerons qui m’ont précédé et dont le labeur nous a mené là, je médite aussi sur le courage qu’il me faut pour continuer et je pense à ceux qui me suivront ; me suivront-ils seulement, alors que l’impression de déliquescence de cette société est si forte ? l’argent domine et pervertit.

 Ainsi, ce jour-là, juché sur mon enjambeur au milieu des vignes, à la fin d’une dure journée de labeur, je songe à tous ces chômeurs et exclu de la société, dont on est en train d’accepter l’inutilité sociale.

 28 Mai 1994, j’écris dans le train qui m’emmène à Paris où j’ai voulu me rendre pour exprimer ma solidarité avec ces chômeurs, justement, qui viennent de marcher depuis Carmaux, jusque là bas, marcher pour dire non à une situation de plus en plus inacceptable.

 Inlassablement, on nous présente le chômage comme une fatalité, qui dépend de lois économiques immuables. Alors que dirait-on si les vignerons avaient agi de même au cours de l’histoire, laissant tomber les vignes après le Phyloxéra, l’abandonnant aux affres du mildiou, ne conservant que les hybrides après le gel de 1956.

 Inlassablement, avant même d’échafauder des solutions, il convient de dire non à la fatalité et à la mort annoncée. Ce refus primitif, venu du fond de nôtre tradition, doit nous mettre en route pour construire un avenir.

 Et puis dans ce train qui m’emmène vers Paris, je revois ce moment de l’été passé : les grappes mûrissaient chaque jours davantage sous une canicule persistante. Une douce odeur de raisins mûrs mélangée au parfum du sulfate, annonciateurs des vendanges, laissait présager enfin une bonne récolte.

 Partout la nature s’étalait, comme sereine après l’épreuve, au moment où la vie reprend ses droits. Autour du lac de Brames Aïgues, et dans les bosquet, c’était un grouillement de jeunes perdreaux, de jeunes hérons, de canard, de mulots, de serpents, de poules d’eau, et même les traces d’un chevreuil de passage et celles plus présentes d’un couple de mio-castors... Le soir dans le ciel étoilé, on avait pu admirer une pluie d’étoiles filantes, comme une bonne nouvelle qui s’annonçait.

 Et elle, elle marchait à mes côtés, admirant les stries dessinées par les vignes qui descendent jusqu’au bord de l’eau. Le parfum du raisin lui enivrait les narines pendant que son odeur de Muscadelle me pénétrait au fond de l’âme et adoucissait mon coeur. J’embrassai les mamelons dorés de ses petits seins blancs , comme je croquerais dans une grappe de chasselas bien mûrs. Je la caressai et c’est comme si, le moment des vendanges venues, je m’apprêtai à cueillir les fruits de tant d’efforts passés.

 Alors, femme comme si elle était terre, elle s’allongea nue sur le sol, ses fesses imprimèrent leurs marques dans la boue, ses cheveux prirent la couleur de la terre, et là dans la chaleur moite de cette fin d’été, je labourai les reins de cette femme libre qui s’enracina tout à coup dans ma mémoire ; et ce fut comme un jaillissement de vie, comme un retour à cet instant premier ou tout recommence et se poursuit.

 Ainsi dans ce train qui m’emmène à Paris, je pense à ces moments uniques où la vie recommence, et où l’amour éclate ; à ces moments où l’on se sent enfin apaisé, comme remercié des efforts accomplis.

 28 Mai 1994, tout à l’heure nous allons retrouvé ces marcheurs rencontrés il y a deux mois sur les routes du Tarn ; ils venaient de Carmaux, décidés à marcher jusqu’à Paris ; pour dire "non", tout simplement. Leur image est si forte dans ma mémoire, de cette énergie tranquille qu’ils manifestèrent ainsi, de ces gestes de solidarité simple qu’ils suscitèrent. L’évidence s’installe progressivement dans mon coeur, de la puissance infinie que représente leur détermination, malgré leur petit nombre et la faiblesse de leurs moyens.

 Le nivellement, la déliquescence, la sauvagerie, la haine, l’exclusion, la mort enfin bien sûr en apparence l’emportent toujours, mais pour qui sait le voir, les forces sourdes de l’amour, sont là qui agissent au coeur des êtres, elles nous élèvent et nous entraînent toujours plus loin, toujours plus haut, continuant d’échafauder à travers nos efforts, l’oeuvre d’art la plus belle qui soit : la Vie.

 28 Mai 1994, dans le train qui nous conduit à ce rassemblement, on partage ensemble les bouteilles de Brames-Aïgues que j’ai apportées ; qu’elles restent toujours Symbole et médiateur de l’histoire, de notre contingence, de la convivialité plus que jamais nécessaires pour avancer plus loin sur ce si vieux Chemin de la libre fraternité : Aimer.

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Ce texte, commencé au printemps 1991, après le Gel des vignes du 22 Avril, a été terminé le 29 Mai 1994 à Brames-Aïgues. Un grand Merci à Liliane m’a aidé à le terminer.

 Alain Boullenger

 

 

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