Vins de GALHAC

GENERATION

GENERATION

essai

Alain Boullenger

 

Sommaire : la terre, le ciel, le feu, l’eau .

 

Chapitre 1er : La Terre

La boule rouge sur l’horizon commençait sa descente et le ciel flamboyait à l’ouest ; un dernier coup de sécateur et il avait regardé sa montre , puis ayant replacé son outil dans son étui il s’était doucement massé le poignet : à la fin de la journée il lui faisait toujours un peu mal ; il lui fallait l’économiser autant qu’il pouvait ainsi que son dos s’il voulait finir sa tâche avant le printemps.

Alors, pendant qu’il se tenait les reins de ce geste familier qui le soulageait quand il se relevait, son oeil embrassa le travail accompli pendant la journée : 3 rangées de plus de taillées ; encore une trentaine avant d’arriver au bois, et ce coteau serait terminé.

« Le grand plantier », n’était qu’une terre de rocaille, de graviers maigres, qui de mémoire d’homme n’avait jamais porté que de la vigne. Il y pensait souvent ; il y avait planté ce Brocol, une dizaine d’années auparavant. Dix ans, c’était le temps qu’il fallait pour commencer à avoir un vin qui se tienne. Et encore il n’était pas si sûr d’avoir mis le bon cépage au bon endroit. Pour en avoir la certitude,il lui faudrait dix ans de plus .

Il en avait fallu du travail de patience pour en arriver là : Une vigne juste dans un endroit juste !

Des générations de vignerons qui ,siècles après siècles, avaient sélectionné les ceps, qui siècles après siècles, avaient planté, arraché, replanté jusqu’à choisir les meilleurs terroirs. Un travail laborieux et patient, une chaîne sans fin d’amour passionné qui de grappe en grappe, de cep en cep nous a transmis le meilleur.

Alors ce soir à table, au moment de remplir son verre avec le vin que cette terre lui avait donné, il y pensera que c’était un peu de l’amour de ces ancêtres qui lui était transmis, et qu’il devait le léguer à son tour, à ceux qui viendraient après lui : son amour , sa patience , et le plaisir qu’il aime partager.

Cette idée lui donna du courage, il reprit son sécateur et termina les dix souches qui restaient sur la rangée, et alors que le soleil lançait ses derniers rayons, il prit le chemin de la maison.

Le chemin longeait le coteau ; il pressa la pas : une amie s’était annoncée pour le soir : elle voulait lui acheter des bouteilles ; mais il sentait bien que c’était plus qu’elle attendait de lui : ces impressions dont la nature lui peuplait la tête, le parfum de la terre dont il était imprégné, et sans doute un peu de ses racines qu’à elle, la ville avait fait oublier.

Pourtant, de ça, il avait mis longtemps avant d’accepter d’en parler, préférant la liberté qu’il avait découverte un soir de Mai . Et puis un jour la terre de ce pays l’avait attaché avant qu’il ne s’en rende compte. Oh , ce n’est pas qu’elle était plus belle qu’une autre, cette terre, mais il avait appris à la connaître, ses défauts, ses qualités, et petit à petit elle fit partie de lui. Un temps il continua à rêver d’évasion, de voyage, jusqu’à ce qu’il comprenne que rien de fort ni de durable ne s’acquiert sans lenteur, ni patience. Ce jour là, il s’accepta enfin comme paysan.

Alors ce soir, oui ,il parlera de cette terre, de ce qu’elle lui avait appris, ou qu’elle lui avait laissé deviner :

Il parlera de ces graviers maigres, maigres parce qu’anciens, aussi anciens que les terrasses( ) , ces terrasses qui ont été le lit du fleuve, quand le niveau de la mer était plus haut. Les racines de la vigne doivent y plonger profond pour trouver leur nourriture, mais elle s’y plaît, profitant, la nuit, de la chaleur accumulée le jour par les pierres. Ces graviers donnent au vin ,une chaleur, une élégance, une profondeur incomparable.

Il parlera de ce coteau argileux, lourd et gras qui s’étale du nord au sud, profitant ainsi de la meilleure exposition possible. Une terre profonde qui met la vigne à l’abri de la sécheresse. Riche en matières, elle apporte, couleur et plénitude. Les affleurements calcaires qui le traversent accentuent encore la puissance du vin.

Et la terre n’est rien sans la vigne dessus : dans sa tête il avait du mal à faire la différence. Ses vignes formaient un tout, dont il connaissait les réactions par intuition, un peu comme on connaît une amante qu’on a fréquentée longtemps. Mais à force il avait fini par reconnaître ce qui leur venait d’elle-même et ce qui leur venait de la terre. Et pour lui ses vignes s’enfilaient les unes derrière les autres comme les perles d’un collier : la ronde des cépages gaillacois :

Le Brocol, dit aussi Fer( ), est le plus sauvage, le moins discipliné ; il vient sans doute des lambrusques sauvages de la région des Pyrénées. Proche des cabernets, il en est probablement l’ancêtre. La tradition veut qu’il ait été transmis par les moines de l’abbaye de Conques, dans l’Aveyron. En tout cas il a ce caractère rugueux et puissant des montagnards ; comme eux il est fait d’une seule pièce. Les arômes sont imposants et primitifs, entre le poivron vert et le cassis ; ils font penser un peu à des baies sauvages ; ils accompagnent des tanins amples et rustiques. Le Brocol a besoin d’être apprivoisé.

Et justement le Duras ( ) , le plus gaillacois des cépages rouges, joue ce rôle à merveille. Il est tout en finesse et en élégance ; complexe, il a ce brillant, cette délicatesse, qui rappelle judicieusement que l’Albigeois est un peu la Toscane française. Epicé, délicieusement poivré, il amène la civilisation nécessaire à la sauvagerie du Brocol.

Et puis il y a la Syrah, originaire des bords de la Méditerranée. Elle développe ses qualités de plénitude aux parfums violacés, qui font sa force suave et sensuelle. Elle rappelle ainsi que Gaillac est à l’extrême nord du Languedoc historique, là où se confronte l’influence des deux mers : celle du grand large et celle du milieu.

Ce sont ces trois cépages qu’il avait privilégiés, ces dernières années, dans ses plantations, sentant bien confusément qu’ils étaient le coeur même de la légende gaillacoise.

Mais il avait quand même un petit faible pour le Gamay que son père avait planté au début des années 70 ; il avait accompagné ses premières années de vigneron. Doux et délicieusement fruité (framboise ou groseille), léger mais fort en alcool, précoce, il est idéal aujourd’hui pour faire ces premiers vins d’automne ( ), qui sont le symbole d’une vendange réussie, d’un cycle qui s’achève avant la dureté de l’hiver.

Autrefois c’était le jus de raisin blanc, avant sa fermentation, qui jouait ce rôle de vin nouveau : le Bourrut ! Ce Bourrut qui était réalisé à partir du vieux cépage blanc du gaillacois qu’est le Mauzac( ), cépage aromatique, au parfum de pommes défendues, qui fait toute la splendeur, et la sensualité des vins doux.

Mais lui, il lui avait préféré le Len de lel ( ), si fougueux et si difficile à maîtriser, mais qui une fois bien dressé, donnait des liqueurs tant raffinées, à la forte tonalité doucement acide des agrumes exotiques . Ce Len de Lel exclusivement gaillacois est pour lui une preuve que les anciens avaient eux aussi aimé l’étrangeté de celui qui vient d’ailleurs ! ( )

et pour la même raison, il n’a pas oublié deux autres cépages du Sud-ouest : la Muscadelle, si finement musquée et miellée, et le Sauvignon, dont la réputation bien connue de sauvageon, s’exprime dans ce pays de façon particulièrement intense.

Tout en marchant il avait repassé tout ça dans sa tête. Il voyait maintenant poindre les lueurs du « Castel » au bout du chemin, dans le soir qui tombait. Une voiture inconnue était garée en haut, face à la maison. Oubliés les moments difficiles quand la nature se venge, oubliés les moments d’angoisse, quand il gèle ou qu’il grêle, ce soir il se sentait en harmonie avec la terre, heureux.

 

 

 

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Chapitre II : Le Ciel

Il était six heures autour du petit lac, Nénette se réveillait lentement de la sieste. Il faisait chaud, vraiment ! Une certaine léthargie était tombée autour de l’étang. Ce matin elle avait été émerveillée par la vie qui y foisonnait. Mais à cette heure tout semblait en attente sauf les carpes qui crevaient de temps à autre la surface de l’eau d’un « platch » assourdi.

Le réveil était lourd ; elle exquissa un mouvement mais ses jambes pesaient des tonnes. Alors elle prit le parti de la patience, laissant son esprit vagabonder.

Déjà dix jours qu’elle campait là : dans le bois de chênes au bord du lac au milieu des vignes. Cet hiver, elle était passée faire le plein de bouteilles pour un ami alors qu’elle revenait de la montagne pour remonter dans sa banlieue. L’étrangeté du lieu et la gentillesse du vigneron avaient attisé sa curiosité et elle s’était bien promise de repasser par là pendant les vacances d’été. Mais les trois jours qu’elle avait d’abord programmés s’étaient quelque peu allongés.

On ne peut pas dire qu’elle était séduite. Non, c’est autre chose qu’il lui arrivait, comme s’il elle se faisait progressivement happer par cette nature sauvage qui semblait tout enrober ici, même les vignes, des vignes luxuriantes, folles, libres et mystérieuses.

Elle n’avait rien ressenti de tel quand elle était venue cet hiver. Et de prime abord quand elle était revenue il y a dix jours, la vallée du Tarn lui avait semblée comme un jardin. Un jardin où tout est domestiqué, canalisé, ordonné. Mais, bizarrement, en même temps qu’une certaine douceur italienne, ce pays lui avait renvoyé également un certain désordre, reflet sans doute de personnalités diverses. Et ce désordre-là n’avait rien d’aussi fort, rien d’aussi surprenant, d’aussi déroutant que la nature qui entourait le Castel (c’est ainsi que l’homme de la maison s’obstinait à désigner cet espèce de château, on ne sait pas très bien pourquoi d’ailleurs) :

Dans les vignes, il y avait bien des rangées mais la végétation des ceps en débordait de partout comme des lianes qui cherchent toujours à s’infiltrer plus haut. Et quand on s’y fraye un chemin, on trébuche sur un sol tout parsemé de restes de sarments, d’herbes sauvages, de trous de mulots, de colimaçons et de vers de terre.

A l’endroit où elle campait, une pie venait lui picorer les restes tous les matins et elle avait aperçu un petit écureuil. Le silence était sans arrêt peuplé des bruits les plus divers, sans compter le cafarnaüm que faisait à la tombée de la nuit, la colonie de hérons qui nichait dans les saules. Et elle qui ne supportait plus le bruit de la banlieue, elle se trouvait bien, là, rassurée, en harmonie, avec l’impression de n’être qu’un petit bout d’un grand tout mais un tout où elle avait sa place. Et pour la première fois de sa vie peut-être, elle n’avait plus envie de bouger.

Plus loin dans les saules, un héron se mit à piaffer. La chaleur semblait vouloir s’atténuer, elle regarda sa montre, il était huit heures. Ce soir elle était invitée à dîner chez le maître des lieux. Elle se laissa glisser dans l’eau verte et chaude et après quelques brasses, en sortit ruisselante pour se diriger vers sa tente. Il était là sur la berge et la regardait, d’un regard si fort qu’elle se sentit mal à l’aise.

- « Vous avez de la chance d’habiter un tel paradis », dit-elle pour répondre à son bonsoir et briser le malaise. C’est alors qu’à sa grande surprise, celui-ci se renforça, comme si ses paroles avaient touché un point sensible. Qu’avait-elle dit qui puisse tourmenter ainsi son hôte ? Plus tard alors qu’elle se changeait, elle se promit d’essayer de savoir.

- * -

Henri avait installé la table sous le pin devant la maison. Il avait aussi allumé des bougies. Le soir était calme. Cette fille l’intriguait. Elle semblait si heureuse de se trouver là mais en même temps quelque chose en elle l’agaçait, quelque chose d’indéfinissable comme si elle dégageait un trop plein d’optimisme. Mais pourquoi diable ressentait-il le besoin d’en prendre le contre-pied ?

Il n’avait qu’à la laisser rêver... Elle ne semblait pas avoir eu la vie facile et après tout elle devait bien avoir besoin d’un peu de paradis. Puisque c’était ainsi qu’elle voyait cet endroit, pourquoi l’en dissuader. D’ailleurs cette semaine il avait tout fait pour l’éblouir, trouvant toujours quelque chose de nouveau à lui montrer ou à lui faire visiter. Ça lui était si facile à lui qui aimait tant ce pays, mais non d’un chien que ce pays était dur aussi !

La lumière des bougies oscillait doucement, la soirée était chaude et calme ; c’est une heure qui convenait bien aux confidences. Aussi quand ils eurent dégusté le sandre cuit à la chaleur des braises de sarments, il se mit à parler de la dureté de la nature qui pourtant ce soir paraissait si belle. Il se mit à parler de tous les problèmes qu’il fallait surmonter en permanence si on voulait arriver à quelque chose de bien.

Petit à petit il remontait le temps, enchaînant les unes aux autres les crises viticoles qu’il avait connues, puis celles qu’on lui avait racontées : le gel des vignes au printemps 1991, les pluies diluviennes des vendanges 1974, la destruction du vignoble de l’hiver 1956, la mévente chronique des années 1930, la surproduction pléthorique de 1905-1907, la destruction du vignoble par le phylloxéra de 1875 à 1900. Il allait continuer sa longue litanie mais son invitée eut un petit sourire malicieux pour l’interrompre :

-« Alors comme çà le ciel est vraiment toujours contre vous ? « 

Le silence s’installa entre eux sans gêne apparente... on entendait le croassement des grenouilles au loin... il la regarda un bon moment sans bouger... il pensait au vieux qui lui avait tant apporté et raconté sur son métier de vigneron. Grâce à lui, il avait fini par se comprendre paysan. Son coeur navigua un moment au bord de la douleur, mais finalement un vent de tendresse réchauffa son visage :

-« J’avais un ami, paysan juste à côté ; pendant l’hiver on taillait ensemble ; ça laisse le temps de parler ; il répétait souvent cette réflexion qui semblait sortir des entrailles secrètes du pays :

-Ne t’en prends pas au ciel, le bon Dieu n’y peut pas grand chose ; il n’est pas où l’on croit. Comment nous voudrait-il du mal ! pour les problèmes d’ici c’est sur nous-même qu’il faut compter.

C’était vrai : chacune de ces crises avait été surmontée avec courage, avec solidarité et en se serrant les coudes... Quand il est mort il n’a voulu ni cérémonie, ni couronne, juste qu’on partage ensemble à sa mémoire, un dernier repas comme il aimait tant le faire. »

Henri se leva et partit sans un mot vers la maison ; il revint quelques instants plus tard, posa une bouteille sur la table et deux grands verres à dégustation .

-« Une bouteille de 1990, c’est la première année que nous avons vendangé le Braucol planté dans le penchant, derrière le lac. De plus, la Syrah a particulièrement bien mûri cette année-là. Elle a été un peu difficile à ramasser car il avait plu juste avant la vendange, mais finalement avec l’aide des voisins on à bien travaillé. »

Tout en parlant il remplissait les verres juste au tiers comme il avait l’habitude ; l’arôme puissant du Braucol embaumait déjà l’athmosphère et les enrobait tous deux d’une douce quiétude. Il l’invita à déguster d’abord et lui fit remarquer la finesse, la longueur de la structure des tanins qu’on ressentait sur la langue. Elle ne comprenait absolument rien aux termes techniques qu’il employait, mais elle fut envahie par une douce chaleur à la fois tendre et sensuelle.

 

Elle sentit un air de bonheur se répandre entre eux. Le malaise avait disparu. C’était donc ça ; il avait eu besoin de mettre les choses au point : le paradis existe peut-être ici mais il se mérite et il se partage. Oh ! elle le savait bien, elle aussi, et depuis longtemps .

Il la sentit au diapason alors il tendit son verre pour l’inviter à trinquer. La note cristalline et claire qui s’eleva ensuite dans la douceur de la nuit acheva de les unifier dans l’instant présent et ils échangèrent un long regard complice.

 

 

 

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Chapitre III : le Feu

Il avait fait froid cet après-midi-là, c’était une belle journée d’hiver comme il y en avait souvent pendant la taille. Le mois de mars était juste entamé mais on avait pressenti ces jours derniers le réveil de la nature. Imperceptiblement les bourgeons de la vigne avaient commencé à gonfler ; alors il avait délaissé le sécateur, et avait sorti son enjambeur. Il était plus que temps maintenant de faire le traitement d’hiver.

Il avait fait ça avec plaisir, non qu’il détesta la taille, au contraire il aimait ces longues après midi silencieuses passées dans le calme de la nature endormie. Mais chaque année quand il sortait sa machine de la remise, c’était comme le symbole d’une nouvelle année qui recommençait, de la vie qui renaissait ; à partir de maintenant il allait falloir accompagner la vigne , dans chaque étape de sa croissance.

Pourtant cette journée-là, quelque chose l’avait empêché de pleinement jouir du plaisir de la nature qui renaissait ; quelque chose comme une inquiétude sourde. Pourtant il avait pris toutes les précautions d’usage pour utiliser ce style de produit : l’arsenic de soude avait beau être autorisé dans les canons de l’agriculture biologique, c’était quand même un truc sacrément dangereux : faire attention de se laver les mains à chaque fois qu’il en touchait ; ne pas laisser la pression dépasser un kilo ; éviter de traiter avec du vent ; il avait tout fait dans les règles.

Il n’y avait pas de vent ce jour-là, et il s’était lavé cent fois les mains. Il avait bien remarqué la pression augmenter un peu tout à l’heure, mais c’était le filtre qui s’était bouché et il s’était empressé de le nettoyer. Il chassa les mauvaises impressions de son esprit et se concentra sur son travail tout le reste de l’après-midi. Il pensa à elle et aux petits. Il se dit qu’il n’avait pas le droit de louper ce putain de traitement. Il prit même un certain plaisir à s’exposer ainsi : après tout, il se retrouvait dans son rôle d’homme, celui qui sait prendre des risques !

-*-

Quand elle le vit arriver ce soir-là, il lui sembla qu’il avait le pas plus lourd que d’habitude. Il avait travaillé tard et il rentrait juste à la nuit. Alors elle avait commencé la préparation du souper ; chose qu’elle faisait rarement quand il était là car il prenait un tel plaisir à faire la cuisine qu’elle préférait la lui laisser faire et se consacrer aux autres tâches de la maison. Visiblement ce jour là il lui faudrait assumer l’ensemble.

Elle entendit la porte claquer et une voix morte murmurer un bonsoir fatigué. Sans se distraire de sa tâche, elle attendait qu’il vienne l’embrasser dans le cou comme à son habitude mais c’est le petit qu’elle entendit demander : -Et comment ça va ?-

Elle avait fini de préparer les légumes et de poser le titoulet sur le couvercle de la cocotte . Elle se dirigea vers le salon .

Il était affalé sur le canapé, le visage un peu blanc et les yeux tout penauds :

-Et alors ?

-Je n’ai plus de force et j’ai envie de vomir !

Tout d’abord une bouffée de colère contre cet homme s’empara d’elle. Combien de fois n’avaient-ils pas abordé ce problème des traitements et combien de fois n’avait-il pas assuré qu’il prenait toutes les précautions nécessaires et qu’il ne risquait rien, D’abord, elle eut envie de l’engueuler puis elle se ravisa devant son air contrit. La suite, elle le fit mécaniquement comme pour n’importe lequel de ses enfants qui aurait fait une bêtise : téléphoner au centre anti-poison, partir aux urgences, attendre qu’on lui fasse tous les examens pour s’entendre dire qu’il était hors d’affaires mais qu’il fallait le garder en observation pendant au moins trois jours.

Cette nuit là elle s’endormit seule avec l’impression fugace mais désagréable d’avoir un gamin de plus à s’occuper.

-*-

Le ciel d’Albi était gris et elles étaient bien petites les plates-bandes qu’il regardait depuis la fenêtre de l’hôpital. Depuis deux jours,il était là. L’infirmière toute gentille passait de temps en temps pour lui prendre la tension ou lui faire une prise de sang. Malgré tout, quelque chose au fond de lui le mettait en garde, une impression ancienne , comme du déjà vu et alors il luttait pour ne pas se laisser happer par la machinerie médicale : prendre une douche le matin, déjeuner à table, comme chez soi et surtout rester en civil, quand tous portaient l’uniforme blanc ou vert de l’hôpital !

On frappa à la porte. C’étaient ses beaux parents qui venaient lui rendre visite. Le sourire lui revint. Bien sûr ils étaient d’une autre génération mais ils amenaient l’air de l’extérieur, et ça, c’était irremplaçable ! Et puis son voisin de chambre avait le même âge qu’eux, ce qui anima forcément la conversation ...

Pourquoi celle-ci a-t-elle dérapé si vite sur la guerre, il ne saurait dire : mamy racontait la peur qu’elle avait eue pendant les bombardements subits dans les caves de la gendarmerie de Valenciennes. Et son voisin, la chance qu’il avait eue d’avoir été comme deux frères, avec un copain de Carmaux comme lui, pendant toute la retraite de Belgique jusqu’à l’embarquement sur une plage de Dunkerque en direction de Brest.

On dit que les personnes âgées reviennent à l’enfance. Sans doute que la mémoire, pour durer, oublie l’accessoire pour ne concerner que l’essentiel. Et non d’un chien, cette fichue guerre a du avoir une sacrée importance pour eux ; Ils y reviennent si souvent. Oh ! Eux, ils n’avaient pas été des héros , ils avaient juste essayé de survivre, simplement et proprement.

Il se remémorait la même histoire, la même peur que son père si souvent lui avait transmise. Son père non plus n’avait pas été un héros, mais il avait subi nombre de bombardements quand son régiment a du se replier en 40 avant d’être fait prisonnier. Et combien de fois lui avait-il pas répété que ceux qui disent ne pas avoir peur, sont des inconscients ou des menteurs.

En les écoutant raconter leur guerre dans cette chambre d’hôpital, il s’aperçut qu’une partie de lui-même de ses racines, était là précisément, dans cette expérience traumatisante et dont il avait hérité, d’une peur de la guerre si forte qu’elle avait peuplé ses rêves de petit garçon. Et combien de fois, petit, avait-il envié les filles de n’avoir jamais à être soldat.

Quand le silence se fit dans la chambre et qu’il se retrouva seul, l’odeur lui revint en mémoire : cette odeur d’hôpital, c’était la même odeur que celle de l’hôpital militaire. Il y avait fait un passage pendant son service militaire. Il y était allé finir ses deux mois de classe, pendant que les autres partaient pour leur première permission. En fait il n’y était pas allé pour une blessure physique et à l’époque il n’avait eu qu’une obsession, sortir de là au plus vite. Maintenant une vraie douleur le reprit, une douleur si intime qu’elle était indicible, même après toutes ces années écoulées. C’était comme un fil qui se déroulait petit à petit et il se laissa lentement submergé par ces impressions passées ...

-*-

Deux jours déjà qu’il était rentré de l’hôpital, Elle avait retrouvé avec plaisir l’homme doux qu’elle aimait tant. Ce soir il leur avait préparé le dîner, et s’était plongé dans une partie de domino avec les petits : elle les entendait en bas chuchoter pendant qu’elle préparait son travail d’école. Elle aimait bien entendre la maison ronronner en harmonie ainsi le soir. C’est alors qu’elle pouvait le mieux se concentrer.

Mais ce soir elle ne put s’empêcher de penser au déroulement de ces derniers jours : quelque chose d’indéfinissable avait changé chez cet homme ; il n’était pas exactement comme avant, peut-être moins sûr de lui, et pourtant tout aussi gentil. Elle l’entendit coucher les enfants. Alors elle ferma ses livres et alla le rejoindre dans la chambre....

-*-

...Il avait l’impression de vivre un mauvais rêve. Autour de lui ce n’était que bruit, fureur et sang, au-dessus de sa tête une femme en chemise gesticulait au moment où une main invisible la basculait par-dessus le balcon. Il entendit le bruit mat de son crâne sur le pavé, et quelqu’un lui demander : « Pourquoi ne viens-tu pas finir le travail avec nous ? Tu as peur ou quoi ? »

Le rêve fit un retour en arrière. Les pierres pleuvaient de tout côté autour de lui. Il essayait de remonter la rue St Michel en se protègeant le mieux possible, et c’était comme une scène plusieurs fois revue. Il eut nettement la vision d’un homme devant lui qui criait d’arrêter et d’une gerbe de feu qui l’enveloppa tout entier. Et puis des gens fuyaient...et il entendit les cris d’une foule « Gaillac ! Gaillac ! ville reprise ! »

Et à nouveau tout devint calme. Il se retrouvait dans une petite pièce. Il reconnut immédiatement le bureau familier de la maison du vin dans l’abbaye St Michel. Un groupe surgit entraîné par un leader gesticulant : « tu vas voir ce qu’on fait aux lâches ! « . Il se sentit happé par les quatre membres sans qu’il ait pu réagir, on le précipitait par la fenêtre et il se sentit descendre ... descendre ... descendre... l’eau du Tarn en bas se rapprochait... la dernière vision qu’il eut fut une barque avec un homme dessus muni d’un sécateur à poudet (spécialité gaillacoise) et qui s’en servait pour taillader les gens qui essayaient de nager ...

-*-

Il se réveilla en sursaut, les premiers rayons du soleil s’infiltraient dans la chambre, Elle, elle était assise dans le lit et le regardait pensive ...

« -je viens de faire un cauchemar lui dit-il, je crois que j’ai rêvé au Pigassoux, tu sais aux massacres qui ont eu lieu à Gaillac pendant les guerres de religion, Et toi, est-ce qu’on t’a déjà traitée de lâche ?

-Non, et pourtant tu sais bien que je suis une péteuse. !

-C’est vrai, on reproche rarement aux femmes d’avoir peur

-Et vous les hommes vous êtes souvent présomptueux, mais le vrai courage ce n’est pas de faire le Kakou devant les copains ! Tu vois j’ai toujours retenu ce que me disait ma grand-mère. Jaurès pour elle c’était quelqu’un ! Elle l’avait vu plusieurs fois quand elle était jeune fille. Alors elle m’emmenait promener à Albi au parc national. Et sur le socle de sa statue, il y a juste un petit citation de lui la dessus, je ne l’ai jamais oublié : « Le courage c’est de chercher la vérité et de la dire, c’est de ne pas subir le mensonge triomphant qui passe « 

Il ne savait pas très bien s’il avait vraiment lutté pour la vérité contre le mensonge, mais plus simplement, tenir sa route de vigneron,au quotidien, sans se décourager c’était peut-être pas si mal après tout. Alors il se dit que oui il pouvait revendiquer sa peur, face au danger, et il se promit même de mieux l’écouter désormais !

Ils se regardèrent. Une connivence passa dans leurs regards. Quelque chose avait changé imperceptiblement, avec l’envie reciproque d’une fête joyeuse. Quelques temps plus tard c’est ensemble qu’ils partaient pour les Pyrénées... (voir annexe )

 

 

 

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 Chapitre IV : L’Eau

 

24 Avril. Intégriste ! Le mot vient de gicler dans l’atmosphère comme une fusée, troublant la fragile immobilité de l’air.

 La soirée est particulièrement douce, depuis un moment la discussion ronronne doucement, à l’image du Tarn qu’on entend couler juste en bas. Aussi la réplique me laisse muet de surprise et les phrases que je suis en train d’égrener se bloquent au fond de ma gorge.

Alors Je laisse le groupe à ses débats et je m’écarte dans la pénombre pour aller rafraîchir mes idées le long de la rive.

Le week-end a pourtant bien commencé. C’est Nénette qui avait eu l’idée de remonter le long de la vallée jusqu’à la source. Elle voulait faire découvrir aux enfants, ce qu’était la vie de leur rivière, son importance, les terres qu’elle parcourt : pour qu’ils n’oublient pas leurs racines ! Eux ils s’étaient faits un peu tirer l’oreille. Mais en définitive, la perspective de finir le voyage par une descente des gorges du Tarn en canoë, en groupe, avait emporté leur adhésion.

Pour moi la période de Pâques, c’est une période de travail intense : la vigne démarre, il faut assurer les premiers traitements, le désherbage, la fin de la taille, mettre l’engrais. Qu’à cela ne tienne, trois jours de pose, cela ne feraient pas de mal, me suis-je dit. De toutes façons, la vigne a beau être une maîtresse exigeante, il est hors de question qu’elle empiète sur mon temps libre. Non, le seul problème, qui me travaille en profondeur, c’est la douleur irradiée par cette putain d’épaule qui s’aggrave de plus en plus.

Elle arrive maintenant presque jusque sur la paume de la main. Si cela continue, elle parviendra bientôt jusqu’au bout des doigts. Alors ce matin, au départ de Gaillac, Nénette a pris le volant et j’ai pu me caler sur le siège, si bien que je n’ai pas vraiment souffert au cours du voyage.

 Tout au long de la route, je me suis livré à mon plaisir favori : raconter des histoires : j’en ai tant et tant à raconter le long de cette vallée. Derrière chaque méandre presque, je retrouvai des paysages familiers mille fois parcourus, il y a maintenant vingt cinq ans.

Le Tarn s’enfonce dans le massif central à Saint-Juéry, à partir des chutes du Saut de Sabo, la route passe le long des murs gris de l’usine qui me sont si familiers, et s’engage sur l’ancienne voie de chemin de fer dite « la route des tunnels ». Les villages défilent, pittoresques et calmes, installés sur les pentes ou les méandres de la rivière comme autant de petits mondes protégés, et on enfile les tunnels les uns après les autres. Les rives deviennent de plus en plus escarpées, et pour finir, elles s‘épanouissent entre les immenses falaises des grands causses.

Nous y sommes arrivés à la mi-journée et je n’ai pu m’empêcher de les entraîner sur le plateau ; là haut le paysage devient beaucoup plus doux et harmonieux, quelque peu monotone, la végétation rase a un parfum de méditerranée que j’aime tant. On se rapproche des nuages et on se sent plus près du ciel ! Alors, nous y avions cassé l’omelette tous les quatre comme il se doit.

 Une part de moi-même est née la-haut, sur ce causse et se fut un bonheur de le partager...

 -*-

Intégriste ! Dans le noir j’entends l’eau de la rivière plus bas mais le mot raisonne encore dans ma tête alors que je distingue plus loin les lumières du campement.

Quelle connerie ai-je encore dit pour que la discussion se brise ainsi !

Je n’ai pas vraiment répondu quand quelqu’un a prétendu que la place du Capitole de Toulouse, est la réplique de la place des Vosges de Paris, comme si c’était Paris qui avait inventé la France ! Cette idée me parait tellement risible. Vaut-elle seulement qu’on si attarde ? Non, la discussion s’est enflammée quand Brigitte a parlé des villes françaises, les comparant aux villes d’un autre pays, je ne sais même plus lequel. Et pour que quelqu’un me traite d’intégriste j’ai du vraiment déraper dans la conversation. Mais pourquoi donc m’est-il insupportable de penser que Toulouse ressemble plus à Lille qu’à Florence ou que Marseille a plus de lien avec Brest qu’avec Barcelone ?

Oui, sans doute ce qui m’a fait sortir de mes gonds c’est une certaine notion de France, une notion qui a peut-être été inventée par Paris.

Le bruit de l’eau remplit toujours la nuit, mais maintenant c’est le mot « France » qui me raisonne dans la tête et de vieilles images m’envahissent. . .

-*-

Petit garçon, je tenais mon Grand-père par la main. Sur cette route de Picardie toute droite et monotone, avec ses deux rangées de peupliers, l’ambiance était incroyablement triste et sérieuse : Les hommes aux tempes grises ne portaient pour la plus part pas d’uniforme. Ils avaient des rangées de médailles sur les poitrines. En contre bas des alignements de croix blanches, impressionnantes et anonymes, rendaient l’endroit sacré. Un ordre retentit et les drapeaux, portés par des mains vieillies et tremblantes d’émotion, se baissaient dans un silence de plus en plus grave. Puis une voie commença à égrener des noms les uns après les autres dans une litanie interminable et monocorde, une litanie qui ne semblait pas avoir de fin. Inlassablement, après chaque nom, une autre répondait en écho : « Mort Pour la France »... J’appris plus tard dans les livres d’histoire, ce qu’avait été la boucherie de la grande guerre, mais rien ne me parlera jamais autant que ces impressions gardées de mon enfance.

Quelle patrie valait un tel sacrifice ? Comment une mère pouvait envoyer à la mort autant de ses enfants ? Aujourd’hui la mère-patrie, cette certaine idée de France, me parait toujours comme un ogre assoiffé de sang. Je me souviens avoir entendu un historien dire que cette conception était morte à Verdun, de par le courage même des survivants qui se sont levés dans la boue de l’enfer, pour rappeler qu’ils étaient des hommes.

 Et ce soir je me rends compte à quel point c’est cette peur, cette mort que j’ai fui, le plus loin possible vers le sud, comme pour reprendre une respiration. La mère /diterranée me semble plus proche, moins froide, plus tendre. La langue d’Oc, si proche de la terre et des amours, vierge de violence, la langue d’Oc, je la vis comme un refuge.. . .

Intégriste... Mais ne me serais-je pas laissé enfermer dans la chaleur trompeuse d’une autre mangeuse d’homme !

-*-

25 Avril. Pendant toute la nuit il a plu ; j’ai bien dormi en écoutant les gouttes d’eau sur le toit de la caravane, et ce matin la brume enserre le Tarn lui donnant un air de mystère romantique. La moitié du groupe a déclaré forfait, pendant que les courageux embarquent sur les bateaux. Faire du canoë c’est se fondre sur la rivière se laisser porter par le courant. Celui ci est suffisamment fort ce matin et de l’eau nous en aurons, dessous, dessus, autour. J’ai hâte de planter ma pagaie dans les remous. Cette proximité avec les éléments me lavera la tête de toutes ces idées confuses qui me restent de la veille.

Les hautes parois se succèdent de manière accélérée et nous enfilons les rapides les uns derrière les autres. En moins que rien nous serons vers les Détroits.

Nénette plante sa pagaie rageusement dans les vagues, et j’essaye tant bien que mal de guider ce que je peux guider. Reste au milieu ! Réclame-t-elle sans se lasser. Dans le mouvement je ne fais plus attention à la douleur de l’épaule ; quand nous passons les Détroits, un coup de pagaie mal positionné sur la droite et nous nous retrouvons en travers.. Aller tiro tiro ! Je lui crie. On pagaie comme des malades. Un rocher nous frôle à gauche, et un dernier coup de reins nous permet d’accoster sur un banc de gravier histoire de souffler un peu.

Un groupe d’étrangers arrive derrière nous ; je suppose qu’ils sont étrangers à leur mine : des canoës rouges, à la forme indienne, équipés magnifique, les bagages bien calés dans les bateaux, comme s’ils partaient pour un long périple. Avec leurs chapeaux à plumes sur la tête, on dirait qu’ils descendent le Saint-Laurent. ...

-Regarde Nénette comme ils sont beaux ?

-Et oc ! On dirait qu’ils vont descendent vers l’Océan.

-Tu crois qu’ils vont jusqu’à l’océan, et bien qu’est ce qu’on attend. Suivons-les...

-*-

 ... 25 Août. Après Bordeaux la Gironde s’élargit, et plus on s’approche de la pointe de grave plus les vagues se creusent. Un canoë aurait bien du mal à s’y tenir. De toute façon la vigne me prend trop de temps et le voyage des Gorges jusqu’au bout cela sera pour plus tard. Et puis ça n’empêche pas de rêver de ces bateliers qui pendant deux mille ans ont circulé inlassablement, de Gaillac à Bordeaux avec leur chargement de tonneaux : la route du vin au fil de l’eau. Nous pour le moment il y bien fallu que nous troquions le canoë contre une voiture pour arriver jusque là. Et maintenant nous finissons le voyage sur le pont d’une vedette à touriste.

Passé la Pointe de Grave, les vagues se creusent. Les enfants ont voulu aller à la proue. Ils reçoivent des gerbes d’eau. A l’horizon, à droite la côte charentaise. A gauche, plus on s’avance, plus on distingue la côte landaise à perte de vue.

Le but de notre excursion se dresse sur l’océan, au loin devant nous. Nous débarquons sur un banc de sable au bout d’une demi-heure de mer. Le Phare de Cordouan est là majestueux, et incroyablement calme, sentinelle dressée comme une ouverture sur le monde ! Combien de navires chargés du vin de Gaillac sont-ils passés devant lui ?

« Le phare est construit en deux parties, à l’emplacement d’une ancienne tour datant du moyen age. Il permet de guider les bateaux dans l’estuaire de la Gironde qui, rempli de bancs de sable, est un vrai labyrinthe. La première partie à été réalisée à la fin du 16ème siècle. C’est le roi Henri IV qui en a ordonnée la construction. . » le guide nous débite sa leçon, tranquillement.

Henri IV, bon sang, est le seul roi de France né dans les Pyrénées. Il fit construit le phare qui au large de la gironde guide les bateaux vers le grand large. Est-ce un signe ? Il ne voyait pas la France de Paris. Il voyait Paris d’ici. Et si ce pays, son pays, était à l’image du Tarn, qui prend sa source non loin de la méditerranée et qui vient se jeter ici dans l’océan. Si ce pays était un trait d’union entre deux mondes, un monde fermé et un monde ouvert, le monde méditerranéen et le monde atlantique ! Le bon roi Henri a fait construire Cordouan pour garder grande ouverte la voie de l’océan . . .

15 décembre. De la chambre d’hôpital ou je suis, je vois les avions qui atterrissent les uns derrière les autres sur l’aérodrome de Toulouse-Blagnac.

La douleur aurait fini par avoir raison de moi si un chirurgien ne m’avait rendu à la vie. Ce matin, les douleurs de l’épaule et du bras ont complètement disparu. En regardant la tour de contrôle de l’aérodrome, je repense au phare de Cordouan, aux voyages d’hier et à ceux d’aujourd’hui. Les avions, depuis le début, ont une grande place à Toulouse. La situation géographique de la ville y est évidement pour quelque chose, mais la mentalité des gens aussi. N’oublions pas, Clément Ader, le premier homme qui a volé, était d’ici tout à côté. Bien sûr Toulouse est au milieu des terres, mais juste à l’endroit le plus court entre l’Atlantique et la Méditerranée en plein sur la dorsale européenne de Berlin à Madrid, a la croisé des chemins en sommes. De Nougaro à Zebda, de la troisième mi-temps d’un match de rugby jusqu’aux odeurs de couscous en arrière cuisine, c’est un pays de mélange. C’est sans doute la signification de la croix symbole de Toulouse, entouré de ses douze boules, comme si la ville, au milieu des terres, était reliée aux douze parties du monde.

Je n’oublierai pas la Picardie qui m’a vu naître, ni sa douceur et son amour de la lumière. Mais ce pays-ci, je l’aime, pour tout ce qu’il m’a apporté, de rencontre, de culture, de poésie, d’amour, de vie, mais il ne doit pas se penser comme un centre : il faut le vivre comme un voyage !

Alain Boullenger

(Ce texte commencé en 1996 a été terminé en Janvier 2001)

 

 

 

 

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